Cher Monsieur Fuji

Cher Monsieur Fuji,

Du haut de vos 3776 mètres et de votre âge canonique, je sais que je vous dois le plus grand respect. D’ailleurs, bien qu’endormi, on m’a dit que vous étiez toujours vivant et je ne voudrais provoquer chez vous une quinte de toux, votre dernière colère datant déjà de plus de 300 ans. Mais je dois vous confier tout de même mon désarroi depuis que j’ai osé chatouiller votre crâne poli par les intempéries.

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Le mont Fuji se reflète dans le lac Kawaguchiko, une des 36 vues du Mont Fuji par Katsushika Hokusai

Confiant, je partis en effet par une belle nuit estivale. Ma femme m’avait bien prévenu d’un souvenir cauchemardesque quelques vingt ans plus tôt mais je lui rétorquais qu’il m’était impossible de ne pas grimper les pentes de cette montagne, tout juste inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Nous commençâmes cette jolie grimpette de 1500m de dénivelé à la station 5, déjà à plus de 2000 mètres (pas comme les vrais grimpeurs qui débutent du niveau de la mer). Prévoyant, avec quatre couches de vêtements sur les épaules et trois sur les jambes, muni d’une lampe frontale, de réserves de nourriture et de liquide et même d’une bonbonne d’oxygène et de café, je me sentais suréquipé et invincible tel le bon japonais que l’on peut croiser sur toutes les montagnes de la planète. Les premiers hectomètres sur un sentier sylvestre débouchaient sur une plateforme avec une vue dégagée qui s’étendait jusque Tokyo avec un magnifique ciel étoilé. Gonflé à bloc, j’appelais mon épouse pour lui dire tous mes regrets qu’elle ne puisse pas partager ce moment avec moi.

C’est alors que débuta la seconde phase de ce périple. Progressivement une petite bruine commença à nous chatouiller le visage avec un vent de plus en plus chahutant. En bon breton, j’acceptai ce changement climatique avec bonne humeur. Rien de tel pour nous rafraichir un peu pendant l’ascension. Et puis, j’avais en tête les clichés du sommet avec un soleil levant au-dessus des nuages, j’en déduisis donc que nous devions traverser cette couche nuageuse. Après tout, la récompense est proportionnelle à l’effort. Fort de ces pensées hautement philosophiques, j’enfilais les dernières couches, garanties 100% imperméables. Je n’avais d’ailleurs pas vraiment le temps de penser car je suivais un groupe de bons marcheurs, décidés à ne pas traîner en route.

La nuit, la pluie, le vent et l’altitude aidant, le froid commençait à se faire plus que pressant. Finies les pensées bucoliques, l’objectif était désormais clair : arriver au sommet en attendant le Graal : le soleil se levant sur vos cimes, cher Monsieur Fuji. Arrivé à la plateforme 9 – désolé de parler de votre majesté en ces termes peu reluisants – et en avance sur le soleil, nous décidâmes avec quelques compagnons de marche une pause à l’abri tout relatif du vent pour essayer de se réchauffer un peu. Malgré le thermos de café, les barres chocolatées, rien n’y fit et au bout d’une demi-heure, j’avais la sensation d’être encore plus frigorifié sans avancer. J’abandonnais lâchement mes compagnons aux limites de l’hypothermie pour finir l’ascension en solitaire. Enfin, solitaire, pas tout à fait, entouré de dizaines de Japonais et d’autres étrangers avec le même objectif que moi.

Le gong du troisième round pouvait donc retentir. En effet, rien de tel que la solitude, la nuit et les éléments déchaînés pour faire naître des sentiments d’adversité et d’orgueil mêlés. Tel Rocky grimpant les marches du Musée des Arts de Philadelphie, j’abordais laborieusement mais crânement les derniers mètres de dénivelé. Il faut voir que les bourrasques de vent obligeaient tous les motivés à s’accroupir ou se tenir à quatre pattes pour ne pas tomber par moment. Mais si le moral grimpait avec l’altitude, je commençais à m’inquiéter de voir de plus en plus de monde en sens inverse, dont certains Français me disant ne pas pouvoir attendre en haut avec ce temps.

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Un peu de réconfort au sommet

De nuit, le sommet du mont Fuji est en effet aussi excitant qu’un terrain vague avec quelques cabanes disséminées ici ou là. Avec, en bonus le vent à 80km/h, la pluie qui se rit de vos combinaisons parfaitement imperméables. Mais il est bien connu que le temps change vite en montagne, j’en avais d’ailleurs déjà subi les conséquences.  En guise de respect pour votre âge et votre grandeur, cher Monsieur Fuji, c’est donc avec patience et espoir, transi de froid, dans la position d’un pingouin tentant de se protéger du vent  (souvenez-vous, les mignons manchots de La marche de l’empereur) que j’attendis le lever du soleil pendant 1h30.

Vaguement réchauffé lorsque les employés du refuge décidèrent de l’ouvrir un peu plus tôt par pitié pour les pauvres âmes errantes, je partageais avec quelques compagnons d’infortune cette expérience un tantinet masochiste. Mais lorsque le jour arriva, Monsieur Fuji, je commençais à sentir poindre quelques ressentiments envers votre personne. En guise de lever du soleil, nous eûmes droit à un vague changement de luminosité, passant du noir au gris foncé. Visibilité à une dizaine de mètres maximum, je n’osais même pas sortir mon appareil photo de toute façon fâché par l’altitude et l’humidité lui aussi.

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Après près de huit heures de marche, j’eus confirmation de la beauté des lieux

Il ne restait plus qu’à dévaler vos pentes en sens inverse sur les pierriers , une longue descente que je décidai solitaire elle aussi afin de méditer sur les aléas de la nature : Quoi, dans cette ère de l’immédiateté, du tout tout de suite, il n’était point possible d’obtenir à sa première ascension un lever de soleil de carte postale ? Afin d’achever ma frustration mais paradoxalement de déclencher des envies futures, c’est au milieu de cette descente que le ciel se décidait enfin à se lever, laissant entrapercevoir vos habits verts et les lacs qui vous entourent. Sortant du brouillard qui m’avait enveloppé durant de longues heures, je compris alors que vous m’aviez ensorcelé et que je reviendrai pour creuser un peu mieux le mystère de cette montagne sacrée. Un conseil toutefois aux plus pragmatiques d’entre vous, pas la peine de piétiner les pentes du seigneur nippon pour profiter de sa majesté, mieux vaut se rendre dans la région des grands lacs pour l’observer dans sa plénitude. Tout le monde sait où se trouve la plus belle vue de la Tour Montparnasse selon ses détracteurs : de son sommet. Pour le Mont Fuji, c’est peut-être l’inverse.

-Pour en savoir plus sur le Mont Fuji
-Les 36 vues du mont Fuji par Hokusai
-Le site de FujiyoshidaCity pour grimper le Mont Fuji
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Hakone, Kitsch, Culture, Nature et traditions

A l’instar de la Normandie pour les Parisiens, Hakone est un des lieux de prédilection pour les Tokyoïtes qui souhaitent s’éloigner de la capitale le temps d’un week-end. Le voyage en vaut-il le détour ? Nous sommes allés sur place pour en avoir le cœur net.

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Tout d’abord quelques précisions pour les curieux. Comme vous avez pu l’expérimenter, le Japon et le Kansai sont d’une densité extraordinaire. Prendre les routes qui sortent de la capitale en même temps que les Tokyoites relève donc de la gageure. Préférez si jamais vous le pouvez partir hors week-end ou choisissez le train qui vous évitera les mauvaises surprises. Profitez-en pour vous munir d’un 3-day Hakone free pass que vous aurez vite fait de rentabiliser car il est utilisable pour la quasi-totalité des transports en commun de Hakone et donne droit à des réductions conséquentes dans de nombreux musées.

Un havre de nature domine par le Fujisan aux apparitions fugaces

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Un bateau viking en plein milieu des fjords norvégiens ? Et non un galion qui vogue sur le lac Ashi

A environ une centaine de kilomètres de Tokyo, Hakone, c’est avant tout un lieu qui permet de se ressourcer dans un cadre naturel incroyable. Au milieu de reliefs collinéens, un grand lac trône majestueusement au centre du paysage. Par temps clair, le Fujisan daigne se montrer aux Japonais émerveillés. Comme chacun le sait, du haut de ses 3776 mètres, le Fujisan est bien plus qu’une montagne, voire qu’un motif de fierté pour les Japonais. Le mont Fuji est une montagne sacrée depuis le VIIe siècle. De nombreux synonymes japonais du mont Fuji rendent eux aussi compte de son caractère religieux. « Dans le shintoïsme, la légende raconte qu’un empereur ordonna de détruire au sommet de la montagne un élixir d’immortalité qu’il détenait : la fumée qui s’en échappe parfois serait due à ce breuvage qui se consume. De plus, selon la tradition, les divinités shintô Fuji-hime et Sakuya-hime y habiteraient tout comme Kono-banasakuya-hime, « La princesse qui fait fleurir les arbres » (en particulier les cerisiers). Le bouddhisme vénère quant à lui sa forme rappelant le bouton blanc et les huit pétales de la fleur de lotus. » (source wikipedia). Poètes et peintres japonais se sont bien-sur également inspirés de sa beauté et ont à leur tour nourri les légendes qui ne cessent de l’accompagner

Bref si le géant apparaît soudain derrière les nuages, ne soyez pas surpris des nombreuses interjections (les Japonais sont tres forts à ce jeu là !) et de l’émotion qui surgira autour de vous, peut-être serez-vous emporté également par la poésie du sage colosse au sommet blanc.

Onsen, Forets de Cèdres geants, Temples et Lac majestueux

Mais il existe plein d’autres raisons de se laisser envouter par Hakone. C’est par exemple le lieu parfait pour succomber aux plaisirs du Onsen.  Se plonger dans un bain bouillant naturel et extérieur après une longue journée de marche vous fera penser que les Japonais, tout shintoistes ou bouddhistes qu’ils soient, ne sont pas totalement étrangers à la philosophie épicurienne ou rabelaisienne. En d’autres termes, du plaisir mais toujours avec le sens du raffinement et de la simplicité. Pour les amoureux du Onsen, vous trouverez sur place des complexes spécialisés plus ou moins luxueux comme le Tenzan Notenburo ou l’Onsen Yu no sato. En famille, vous pourrez même vous amuser dans un grand complexe d’Onsens façon aquaboulevard, le Hakone Kowakien Yunessun. S’il faut y oublier le bon goût japonais (on est ici dans un temple du kitsch japonais), il présente l’avantage pour les familles ou les couples d’être mixte et en maillot de bain.

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Le Torii du Hakone Gongen s’ouvre sur le lac Ashi

Voguer sur le lac Ashi à bord d’un grand galion pourra paraître un peu kitsch à certains. Mais si vous êtes accompagnés d’enfants ou de votre âme d’enfant comme les Japonais savent si bien le faire, vous vous en amuserez et apprécierez le paysage environnant et notamment le Torii rouge émergeant du lac, entrée du sanctuaire Hakone Gongen. Ce beau sanctuaire abrita à la fin du XIIe siècle Minamoto no Yoritomo, connu pour être le premier shogun du Japon (shogun est l’abreviation de seītaishōgun (征夷大将軍), que l’on peut traduire par « grand général pacificateur des barbares ». Néanmoins, après qu’il fut attribué à Minamoto no Yoritomo, il devint un titre héréditaire de la lignée Minamoto, indiquant le dirigeant de facto du Japon (dictateur militaire), alors même que l’empereur restait le dirigeant de jure (en quelque sorte le gardien des traditions). Le titre de Sei Taishogun fut par la suite abandonné lors de la constitution au XIXe siècle du kazoku, c’est-à-dire de la noblesse japonaise – source wikipedia).

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Les cèdres majestueux qui délimitent l’ancienne route du Tokaido ont connu près de 400 ans d’Histoire japonaise.

Apres avoir traversé le lac, non loin du débarcadère de Hakone machi, vous pourrez sillonner sur 2km un petit tronçon de l’ancienne route du Tôkaidô qui reliait Kyoto à Edo (ancien nom de Tokyo). Cette balade, outre son interêt historique, vaut surtout pour les quelque 420 cèdres du Japon qui la bordent. Plantés en 1618 et classés Trésors nationaux, ils sont majestueux et, s’ils pouvaient nous parler,  nous en diraient plus sur l’histoire du Japon que de nombreux monuments.

Une série incongrue de musées hétéroclite pour tous les goûts

Ce n’est surement pas l’objectif premier d’un périple à Hakone mais il s’y trouve toute une série de musées n’ayant aucun lien les uns avec les autres et dont on se demande parfois pourquoi ils ont émergé ici. Je n’ai pas eu la chance de visiter le musée d’art Pola mais il propose, outre des expositions temporaires, des œuvres d’artistes japonais et occidentaux, parmi lesquels Monet, Renoir, Cézanne, Van Gogh, Magritte, Dali, le Douanier Rousseau ou encore Picasso ! Imaginez en pleine campagne française un musée d’art asiatique … mais les surprises ne s’arrêtent pas là : pour les amoureux du joailler René Lalique, un musée homonyme propose pas moins de 1500 pièces de cristal, d’argent ou de pierres semi-précieuses … toutefois le lieu le plus surprenant est sans conteste le musée du Petit Prince. Au sein d’un petit village à l’ancienne reproduit de manière très kitsch, c’est tout un musée à la gloire d’Antoine de Saint-Exupéry avec nombre de documents d’époque.  Comme souvent dans les musées japonais, on regrette le peu d’informations en anglais mais marcher dans les allées de ce village factice au milieu de Japonais soudain enamourés d’un auteur qui n’a probablement jamais été traduit dans leur langue est une expérience unique !

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Miss Black Power de Niki de Saint Phalle (1968) s’affiche haute en couleurs dans les jardins du Musée en Plein Air de Hakone

Toutefois, s’il y avait un musée à recommander à Hakone, ce serait sans hésiter le Chokoku no mori bijutsukan. Musée en plein air, il propose une collection extraordinaire de sculptures magnifiées par la nature environnante. De Rodin à Nikki de Saint-Phalle, en passant par Henry Moore, Miro ou Jean Dubuffet, c’est un régal pour les yeux. De nombreux autres sculpteurs italiens, américains ou japonais y figurent également et certaines œuvres paraissent avoir été conçues pour le lieu. La sculpture symphonique de Gabriel Loire est une des piéces iconiques de ce Musée : on peut y découvrir ses vitraux en grimpant son escalier intérieur en colimaçon et savourer la vue sur cette foret de sculptures et sur la nature environnante une fois en haut. Des espaces ludiques pour les enfants sont particulièrement bien pensés et, pour couronner le tout se trouve un pavillon rassemblant des œuvres de Picasso. Ce lieu enchanteur rappelle la fondation Maeght à Saint-Paul de Vence. Démonstration vivante de l’assertion d’Henry Moore : « La sculpture est un art de plein air ». A voir le bonheur des enfants qui s’y promènent, il joue pleinement sa mission : savoir par une vulgarisation intelligente ouvrir à tous les portes de la culture.

Hakone, ou comment allier nature et culture, kitsch et traditions, le temps d’un week-end.

-Plus d’infos sur le Hakone Pass et sur comment s’y rendre (ligne Odakyu)

-Le Musée en plein air de Hakone

-Carte de Hakone