C'est peu de dire que le Japon est fascinant vu d'un regard extérieur. Des toilettes ultra perfectionnées aux pachinkos, des geishas aux cosplays, de la kawai attitude aux relations hommes-femmes, de la politesse exacerbée a l'amour du détail, de la propension a se fondre dans la masse au choix de styles des plus extravagants, le Japon et les Japonais ne cessent de vous surprendre par leurs paradoxes qui font leur richesse.
Ces pages façon billets pour partager avec vous mes surprises, mes amusements, mes questionnements.

Questionnaire de vacances – Etes-vous tatamisés ?

Cette expérience est des plus sérieuses. Elle a été validée par un collège scientifique composé … d’une personne … ayant un doctorat en japoniaiseries et kawaïitudes. Répondez rapidement et sérieusement à chacune des 10 questions et découvrez vote niveau de tatamisation en fin d’article.

Tout d’abord, un rappel pour les néophytes au Japon qui ne sauraient pas ce qu’est la tatamisation. Se tatamiser, selon le wiktionnaire, c’est s’imprégner de culture japonaise. Il s’agit d’un phénomène qui touche les gaïkokujins (étrangers), particulièrement les Français, après un certain temps passé sur l’archipel nippon. Tel le Gregor Samsa de Kafka (La Métamorphose) ou le Seth Brundle de Cronenberg (La Mouche), il s’agit d’un processus qui transforme le sujet auparavant en bonne santé mentale en Nippon obsessionnel, souvent plus que le Japonais lui-même. Mais sans plus tarder les questions.

NezuTatamisé

Le jardin du Musée Nezu

1. Vous êtes dans un parc au Japon :

a) Vous jouez avec votre enfant au ballon
b) Vous avez apporté une nappe d’un bleu horrible pour pique-niquer
c) Vous prenez chaque fleur du parc (il y en a beaucoup au Japon) en photo, zoom x128
 

2. Vous faîtes face à un membre de l’espèce canine :

a) Vous shootez dedans s’il est plus petit que vos chevilles, vous passez votre chemin sinon
b) Vous caressez le petit chien et vous lancez la balle au gros
c) Vous vous extasiez en criant des kawai devant le mini-roquet qui aboie dans sa poussette et faites des roulades dans l’herbe avec le labrador parfumé au Chanel numéro 5
 

3. Vous entrez dans un restaurant japonais, vous vous exclamez :

a) Non, pas encore des sushis !
b) Tu es sûr que ce kaiseki est bon ? Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de japonais !
c) Ces udons sont mauvais, ils ne font pas la pâte eux-même évidemment
Matsumoto

Château de Matsumoto © Olivier Kauffmann

4. Vous êtes dans le métro :

a) Vous entrez dans le wagon des femmes (et vous n’en êtes pas une) à 8h30 le matin
b) Vous court-circuitez la queue de 50 mètres sur le quai qui mène à l’escalator
c) Vous dégainez votre carte passmo intégrée à votre portefeuille en moins d’une demi-seconde

5. Vous achetez un cadeau à un ami dans une boutique :

a) Vous avez des envies de meurtre auprès du vendeur qui vous prépare un papier cadeau depuis 25 minutes
b) Vous remplissez votre 82ème carte de fidélité à un magasin
c) Vous avez la carte de paiement qui vous permet d’obtenir un vase à ikebana  en promotion après 500 000 yens d’achat
Festival d'Asakusa © Olivier Kauffmann

Festival d’Asakusa © Olivier Kauffmann

 

6. Vous êtes dans un temple japonais :

a) Euh chérie, c’est un temple bouddhiste ou un sanctuaire shinto ici ?
b) Vous tapez des mains pour la prière
c) Vous êtes désespéré(e) parce que les prémonitions que vous venez de lire en kanjis sont néfastes pour vous
 

7. La journée de boulot se termine :

a) Vous ne rêvez que de rejoindre votre conjoint(e) pour un bon gratin dauphinois à la maison
b) Vous saluez tous vos collègues, après tout il est 21h30, c’est normal qu’ils soient encore là
c) Il est 23h, vous partez vous pinter avec vos collègues comme la veille pendant que votre chérie se fait un atelier furoshikis

8. Vous êtes sorti(e) avec la poussette :

a)Arghh, mais comment ils font pour la plier aussi vite ces japonais ?
b) Vous avez bien vérifié les freins shimano de la bugaboo
c) Votre chiwawa est ravi de ne pas avoir à marcher pour sa sortie quotidienne

9. Vous êtes dans la rue avant de traverser un passage piéton :

a) En fait ce n’est pas un passage piéton mais vous traversez quand-même car le prochain passage est à 15 mètres
b) Vous dîtes à vos enfants de toujours regarder à droite puis à gauche avant de traverser
c) Cela fait 4 minutes 30 que le bonhomme est toujours rouge, il n’y a aucune voiture dans la rue mais ce n’est pas grave, vous attendez, de toute façon, vous avez votre ombrelle pour vous protéger du soleil
 
Je traverse je traverse pas ... le carrefour de Shibuya © Olivier Kauffmann

Je traverse je traverse pas … le carrefour de Shibuya © Olivier Kauffmann

10. Vous avez rendez-vous :

a) Bon je suis à la bourre, il/elle m’appellera si il/elle s’inquiète, de toute façon 30 minutes de retard, ce n’est pas du retard
b) Vous appelez votre ami(e) en vous excusant pour vos 5 minutes de retard avec deux-trois gomenasai et sumimasen à la clé
c) Vous arrivez avec 10 minutes d’avance, un petit cadeau et vous vous excusez 47 fois en vous inclinant parce que vous n’êtes pas arrivé en premier
 

Et maintenant, quelle sorte de gaijin êtes-vous ?

  • Vous avez une majorité de a, passez directement votre chemin, le Japon vous laisse insensible et votre culture franchouillarde, euh pardon française, est trop ancrée en vous pour laisser entrer les us et coutumes nippons. Le temps pour vous, c’est surtout du temps de perdu. La kawai attitude, une attitude de retardée dégénérée, les ikebanas, un passe-temps pour expats en mal de macramés, le thon, une espèce envoie de disparition, et les japonais des machos pochtrons qui ne s’assument pas. Le Japon, c’est sympa mais juste pour le visiter pas pour y habiter.
  • Vous avez une majorité de b, le Japon vous touche, vous savez que saké peut désigner n’importe quel alcool, les hiraganas et katakanas n’ont plus de secret pour vous et vous vous prenez à déchiffrer quelques kanjis de temps en temps, vous ne vous contentez pas de yakitoris ou éternels sushis mais vous avez envie de bols de udons, de kaisekis, et pour les grandes occasions de teppaniakis; le thé vous en buvez autrement qu’au petit-déjeuner, vous prononcez sumimasen ou gomenasai plus de vingt fois par jour  … mais Français vous êtes et Français vous resterez, enfin c’est pour l’instant ce que vous pensez.
  • Vous avez une majorité de c, vous êtes en phase critique de tatamisation. Vous trouvez que d’avoir une dent de biais est kawai, qu’un arbre est fait pour être tordu par la main de l’homme, que 13 bouts de pierre que l’on ne peut voir simultanément représente le sommet de la zénitude. Votre métamorphose est telle que vos retours en France sont de plus en plus espacés car vous souffrez comme les Japonais du syndrome de Paris . Klaxonner est une hérésie, photographier un cerisier en fleur une obsession (vous avez déjà l’album 2012 et 2013 à la maison), les momijis, shizos, ginkos, sakuras, pruniers japonica n’ont plus de secret pour vous. Un éventail est une œuvre d’art, le kabuki, le rakugo et le théâtre No, vos sorties favorites … quand vous ne vous laissez pas aller à un concert avec une chanteuse virtuelle ou à écouter le dernier tube des AKB48 déguisé(e) en cosplay.

Deux solutions s’offrent alors à vous  si vous êtes dans la troisième catégorie : continuer cette métamorphose mais, sachez-le, vous n’irez plus jamais habiter hors des côtes de l’archipel. Vous faire soigner à coups de soleil de Provence, de bouillon de culture parisienne, de crêpes bretonnes (ça on en trouve à Tokyo et des bonnes), d’excès de vitesse sur l’autoroute des vacances et vous rappeler que la France, excusez-moi lecteurs japonais et francophones, est le plus beau pays du monde. Bon allez, pour cette année, j’opte pour la deuxième option …

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Parlez-vous le Franponais ?

Que vous habitiez en France ou au Japon, difficile de ne pas voir les passerelles culturelles entre ces deux pays. Mais, si ces liens ont une assez longue histoire et si le raffinement les caractérise souvent, que ce soit dans la gastronomie, l’art ou le luxe, il est aussi amusant de constater les amalgames, a priori ou clichés des uns et des autres. Si vous demandez à un Français ce qu’il pense de la nourriture japonaise, il vous répondra (s’il ne fait pas de lapsus entre Chinois et Japonais comme notre cher président) que les sushis et les yakitoris sont délicieux. C’est bien normal puisque à l’exception de quelques restaurants parisiens, c’est pratiquement la seule offre de cuisine japonaise que l’on trouve à Paris à un prix raisonnable. Lorsque l’on connaît la diversité de la cuisine japonaise, on peut bien-sûr s’en attrister.

FranponaisPlace

Avertissement à mes ami(e)s lecteurs(rices), vous l’avez déjà compris, le Japon est un pays qui me fascine pour sa faculté à tirer tous ses arts vers le haut, à ne garder que la substantifique moelle pour s’approcher d’une beauté débarrassée de tout superflu. Pensez au jardins secs, au Kabuki (que j’ai hâte de découvrir), aux Teppanyaki etc. Mais si le Japon fascine, c’est aussi pour son exubérance qui vire parfois au kitsch pour ne pas dire plus. Cette société aux carcans si forts est capable d’engendrer des personnages extraordinaires que l’on n’aurait pu imaginer dans le plus incroyable des mangas. Bref, ce que je veux vous dire ici, c’est que la finesse, l’élégance, la beauté ne sont pas toujours de mise au Japon, elles côtoient parfois le drôle, le kitsch, le vulgaire (prenez par exemple le métro après 21h, entrez dans une rame, aspirez et vous aurez absorber autant d’alcool que lors d’une soirée étudiante d’École de Commerce … mais j’y reviendrai avec un article spécial sur le métro japonais). Et, après des sujets aussi nobles que Le peintre d’éventail ou Kaïro, attendez-vous plutôt ici à quelques kilos de vulgarités dans un monde de finesse pour reprendre à l’envers le célèbre slogan du chocolatier suisse …

FranponaisBourrée

La boutique parfaite pour les mariées (crédits photos lefranponais.fr)

Les Japonais sont ainsi, comme nous, bourrés de clichés sur les Français, ils aiment souvent la France plus que les Français, ou du moins une certaine idée de la France : Montmartre, la café Flore, le Mont Saint-Michel ou le Château de Versailles sont leurs clés d’entrée vers notre pays quand les Fujisan, Mangas, Sushis, Nintendos et autres Cosplays sont souvent nos propres sésames vers le pays du soleil levant. En outre, s’il est un phénomène dont on peut se rendre compte très vite au Japon, c’est leur propension à miniaturiser, à rendre kawai (mignon) tout ce qu’ils peuvent et les mots français en font clairement partie. Autant l’anglais a envahi la langue japonaise au point que si vous ne connaissez pas un mot vous pouvez toujours essayer de prendre le mot anglais en le japonisant un peu : meetingu, beddo, suppoun, youmoaa etc. autant le français, malheureusement peu parlé, est associé à des notions de raffinement et de culture. Mais si certains Japonais impressionnent parfois par leur maîtrise du Français, les langues étrangères et, a fortiori, le Français, sont très difficiles à maîtriser pour eux. Ils en viennent donc à utiliser des mots français sans bien les comprendre uniquement parce que cela sonne kawai, glamour, chic, élégant ou romantique … du moins à leurs oreilles. Voilà comment est né le Franponais.

Vous voulez des exemples :

– du glamour : Jouir de Bijoux

FranponaisPatisserie

– de la gastronomie :le Café de Cancer, le restaurant Bon Bonne, la barre de céréales PetitBit, le restaurant le Gosier, un sachet de sucre au doux nom de petit pet, la palme revenant à la pâtisserie Lait deux

FranponaisFrivolecocue

– de la mode : les boutiques Comme ça du Mode, Frivole Cocue, Demi-luxe, Jouer à la pupe (heureusement il semble il y avoir eu une faute de frappe pour celui-ci), les robes de mariages Bourrée

– du haut standing avec les fameux toilettes cefion

franponaispetitpet

Je vous remets un petit peu de sucre ? Crédits Photos Lefranponais.fr

Mais pour ceux qui n’habitent pas au Japon, peut-être croyez-vous que ces mots sont uniquement le fruit de l’imagination débridée de votre dévoué blogueur, et bien pas du tout, il existe même une anthologie du franponais en deux tomes et un site dédié. Ayatollahs de la langue française s’abstenir, amateurs de l’humour de Coluche comme de la poésie de Raymond Queneau (enfin je vous l’accorde, nous sommes plus proches de Mammouth écrase les prix que des Fleurs bleues ici), procurez-les vous, c’est une formidable source involontaire d’inspiration !

J’en profite aussi ici pour remercier les nombreux lecteurs/lectrices de ce blog, je ne m’attendais pas à un tel succès et je me vois désormais obligé de satisfaire votre curiosité. Je le ferai avec grand plaisir mais n’hésitez pas de votre côté à apporter vos contributions sur le site, ce blog ayant pour vocation non pas d’être un journal mais un lieu d’échanges. Je ne doute pas d’ailleurs que les Français du Japon ainsi que les Japonais qui m’excuseront pour cet article irrévérencieux auront beaucoup à dire sur le Franponais …

Kaïro, l’angoisse de la solitude par Kiyoshi Kurosawa

Vous avez sûrement remarqué, il est une frustration étrange lorsque l’on vit dans un pays étranger et que l’on n’en maîtrise pas encore la langue. Nous sommes coupés de tout un pan de la culture du pays, presque plus accessible lorsque l’on vit à Paris, ville nipponophile abreuvée d’art, cinéma, romans, nourriture ou design japonais. Le cinéphile que je suis, se trouvait tout penaud en arrivant au Japon car je ne connaissais que très peu ce cinéma au rayonnement international et aux grands noms comme Ozu, Kurosawa, Miyazaki ou Kitano pour ne citer que ceux-là. J’ai donc décidé de rattraper le retard en faisant mes emplettes en France … pour vous faire ensuite partager les claques cinématographiques que j’ai prises.

kairoVisage

Commençons aujourd’hui par Kiyoshi Kurosawa, homonyme du plus célèbre Akira Kurosawa mais qui n’a aucun lien de parenté avec lui. Kiyoshi Kurosawa est le cinéaste phare d’une nouvelle génération succédant à « la nouvelle vague japonaise« , ses influences sont à chercher du côté du cinéma américain de Sam Peckinpah, Richard Fleicher ou Robert Aldrich mais aussi chez des auteurs européens comme Jean-Luc Godard ou encore Fedrico Fellini. C’est l’assimilation de ce cinéma mondial, à la fois de genre et d’auteur, son environnement japonais et son talent bien-sûr qui vont créer une patte unique, celle d’un maître du suspens et du fantastique, effrayant souvent mais réfléchi, toujours. C’est Cure, en 1997, un film qui allie thriller et ambiance fantastique, qui va le faire connaître dans de nombreux festivals internationaux. Kaïro en 2001, impose son sens du cadre et le place définitivement comme un maître de l’horreur. Il sera également à l’honneur avec le thriller, Jellyfish, en 2003 à Cannes. Il reviendra par la suite aux films de fantômes et réalisera Séance en 2004 puis Loft en 2006, année où Kaïro fait l’objet d’un remake américain produit par un grand nom américain de l’horreur Wes Craven (Pulse). Son acteur fétiche Koji Yakusho l’a accompagné tout au long de sa filmographie jusque Tokyo Sonata qui, dans un genre beaucoup plus dramatique, remportera le Prix Spécial du Jury dans la sélection Un certain Regard à Cannes en 2008. Ce film qui parle de la société japonaise et des difficultés sociétales et familales connaîtra un retentissant succès international. Kyoshi Kurosawa vient de réaliser pour la télévision japonaise une série à succès Shokuzai, qui vient tout juste de sortir sur les écrans en France, amis de France, foncez-y !

Mais c’est sur Kaïro que je souhaite m’appesantir ici. Kaïro est un film d’épouvante, un film fantastique mais c’est surtout une étude de la société nippone contemporaine. Le pitch tient en peu de mots : « Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l’inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient. »

Alors que le film date de plus de dix ans, Kiyoshi Kurosawa identifie parfaitement les dérives de notre société virtuelle. L’internet était encore balbutiant mais il explicite parfaitement le risque d’isolement engendré par ses communications virtuelles. Difficile de ne pas considérer Kurosawa comme un précurseur lorsque l’on observe les Tokyoïtes dans le métro. Tels des fantômes, ils sont en effet , quand ils ne dorment pas, plongés dans leur écrans. J’ai même assisté plusieurs fois à des scènes dans le métro où des collègues, des amis ou des couples ne communiquaient plus quasiment que par écrans interposés … ce phénomène d’isolement paradoxal, l’internet étant une toile censée relier tous les êtres est un phénomène qui me paraît de plus en plus inquiétant et l’allégorie du film est une brillante réflexion sur cette thématique.

Tasukete (たすけて), tasukete, tasukete … , « à l’aide » en japonais, est cet effrayant leitmotiv que répètent ces fantômes qui ne veulent pas subir la solitude dans laquelle les ont enfermés la mort mais aussi les vivants. Mais à bien y réfléchir, comme l’exprime l’héroïne mélancolique qui combat le positivisme de son compagnon de fortune, nous sommes de plus en plus seuls dans ce monde moderne et ces esprits ne le sont pas plus que nous. Solitude se dit d’ailleurs Sabishi en japonais, ce qui se traduit également par tristesse et, à voir la multiplication d’âmes solitaires à Tokyo , on peut légitimement s’inquiéter sur ce phénomène croissant. Le nombre de femmes qui vivent avec … leur animal domestique, les bars à bisous ou à calins (ceux-là n’ont aucune connotation sexuelle, il s’agit juste d’avoir du réconfort et une présence pendant quelques heures), les nekko bars (en voila un qui débarque à Paris : le café des chats), les bars où l’on peut louer des grands-parents pour quelques heures … la société nippone est en mal de communication tant l’individualisme, le travail, la réussite ont primés sur les valeurs pourtant shintoïstes comme la famille ou le respect des aïeuls.

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Mais résumer Kaïro à une brillante allégorie sur l’angoisse de la solitude serait insuffisant, c’est également une extraordinaire mise en scène et un renouveau total du film d’épouvante. Pas d’effets superflus ici pour vous faire sauter au plafond, pas de musique pompière pour faire monter l’adrénaline, le peur dans Kaïro est insidieuse, elle vous fait progressivement frissonner pour atteindre un réel degré d’angoisse tel ce couple de vieux dans Mulholland Drive. Les trouvailles sont multiples comme cette tâche noire qui remplace les corps disparus, comme ce jeu sur les focales et ces tremblements de caméra qui rendent les mouvements des fantômes imprévisibles et effrayants. Avec très peu d’effets spéciaux spectaculaires, Kurosawa nous fait entrer dans le monde des revenants et, tout rationnel que l’on soit, on finit par accepter ce monde où humains et esprits ne font presque qu’un. Les jeux avec les différents écrans ayant un rôle primordial dans l’histoire, avec ces portes fermées par du ruban adhésif rouge qui s’ouvrent vers la zone interdite, sont magnifiques et preuves d’un grand sens du cadre.

Kaïro est une parfaite initiation pour mieux appréhender les affres société japonaise moderne et les croyances traditionnelles, la religion shintoïste étant fondée sur la présence d’esprits, les kamis. C’est aussi un délice pour se faire peur sans risquer la crise cardiaque.

Éteignez les lumières et laissez venir les fantômes …

Kaïro (2001) de Kiyoshi Kurosawa, distribué chez Arte Video

Pour approfondir :
- Critique du film dans un excellent blog de cinéma : Shangols
- Bio Wikipedia de Kiyoshi Kurosawa

Femmes du Japon, lancez la rébellion : « L’impératif, c’est pas que pour les cons ! »

Lorsque l’on apprend la langue japonaise, il ne s’agit pas seulement d’engranger du vocabulaire, d’apprendre des règles du grammaire ou de se perdre dans les magnifiques labyrinthes des kanjis. Non, au fur et à mesure de cet apprentissage très ludique, ce sont aussi les mœurs et la culture nippones que l’on apprend à saisir. Et parmi les différences culturelles flagrantes entre le Japon et la France, le rapport homme/femme. On peut toujours ironiser sur les noms de métiers qui ne s’accordaient qu’au masculin dans la langue de Molière mais, au Japon, les femmes ne peuvent pas toujours utiliser les mêmes mots que leurs interlocuteurs masculins …

Tomare

Il est des esprits chagrins qui se désolent devant le conservatisme de la population française : qu’il soit globalement de droite lorsqu’il s’agit des évolutions sociétales ou de gauche lorsqu’il s’agit des sacro-saints avantages acquis. Nombreux sont les Français, à l’étranger comme en France, qui voudraient aussi nous faire croire que la France est une puissance désenchantée si ce n’est en pleine déchéance. Je suis plutôt de ceux qui, sans se voiler la face sur la misère qui grandit en France et sur les multiples enjeux auxquels la France et l’Europe doivent faire face dans le cadre de la mondialisation, préfère voir le verre à moitié plein. Et afin de le remplir un peu, rien de tel que de moquer gentiment les archaïsmes de pays amis.

Leçon 33 de Mina no Nihongo (Bible du néophyte étranger qui apprend le Japonais), en même temps que je tente d’assimiler doucement toutes les nuances du japonais, je vais de surprise en surprise sur la force du machisme japonais. Leçon 33 donc où j’apprends la forme impérative avec toutes les restrictions sur son usage. Très directe et agressive, cette forme d’impératif ne peut évidemment être employée dans toutes les situations. Quand on sait que dire s’il vous plait peut-être déplacé, on se doute que l’impératif est à manier avec des gants. On peut l’utiliser avec son chien, avec ses enfants, lorsque l’on est chef ou professeur et que l’on est un peu excédé, lorsqu’il y a danger aussi car cette forme est plus contractée, jusqu’ici rien de surprenant pour le français ignare que je suis. Mais que lis-je sur la première règle de l’emploi de cette forme impérative ou prohibitive : « La forme impérative est utilisée pour imposer à quelqu’un de faire un acte et la forme prohibitive, pour lui ordonner de ne pas le faire. Dans la mesure où ces deux formes ont une connotation impérieuse, leur emploi en fin de phrase est extrêmement limité. Dans la langue parlée, l’utilisation de ces formes est presque limitée aux hommes.  »

Mesdemoiselles, Mesdames, une exception existe !

  • Peut-être lorsqu’il s’agit de sauver un enfant qui risquerait de passer sous une voiture ? Non, pas là, tant pis pour l’enfant : « Quand on manque de temps pour être assez poli, comme par exemple en cas d’urgence telle qu’incendie, tremblement de terre […] Mais même dans ce cas, elles ne sont utilisées le plus souvent que par un homme plus âgé ou d’un rang supérieur.« 
  • Peut-être lorsque vous donnez un ordre à vos enfants ou à un animal de compagnie ? Non l’impératif serait beaucoup trop violent dans la bouche d’une Maman ou de la maitresse de son petit lapin, chat ou chien !
  • Non, la langue japonaise vous autorise à utiliser ce sommet d’incivilité uniquement dans un stade pour encourager vos champions. Il y a là quelque chose d’ironique que de se dire que ce qui apparaît comme beaucoup trop direct vis-à-vis d’un petit chien, beaucoup trop inconvenant même pour sauver un enfant d’un accident, sera accepté pour encourager un sportif. Cela donne au statut de ces derniers une représentation de bêtes de foire, de gladiateurs des jeux du cirque et, si, rassurez-vous, l’ambiance est très bonne enfant dans les stades nippons, on comprend un peu mieux à l’échelle européenne pourquoi les stades sont parfois des zones de non droit où les pires insultes sont monnaie commune.

Femmes du Japon, lancez la rébellion, je propose une pétition intitulée : « L’impératif, c’est pas que pour les cons !« 

 

Plus sérieusement, un excellent dossier sur les Femmes au Japon a été réalisé par France Japon Eco suite à une conférence co-organisée avec l’association Femmes Actives Japon. Il y aurait bien-sûr beaucoup à dire sur la sous-utilisation des femmes dans la vie professionnelle au Japon et sur leurs statuts, ce que ce dossier résumé très bien est la prise de conscience nécessaire par le gouvernement de cette sous-utilisation et de l’extraordinaire atout potentiel pour le pays. En effet, si les femmes travaillent peu et ont souvent leurs carrières tronquées après la naissance de leur premier enfant, leur niveau d’étude est en revanche est un des plus élevés au monde. Quand on sait les enjeux de vieillissement de la population auxquels vont devoir faire face l’archipel nippon, il serait suicidaire de ne pas réévaluer ces forces vives et d’amorcer une douce évolution vers une reconnaissance des femmes dans leurs milieux professionnels. Comme toujours au Japon, cette évolution devra se faire lentement mais comme l’a bien expliqué Kathy Matsui, macro-économiste chez Goldman Sachs, il s’agit après l’Abenomics de lancer un Womenomics au Japon :

 

Plus d’infos ici :

-Dossier Femmes en marche au Japon sur France Japon Eco
-L’Assocation Femmes Actives Japon

 

42,195 bonnes raisons de courir au Japon

La course à pied, c’est un peu comme le fromage, le vin ou le chocolat. Il y a ceux qui aiment et qui pourraient en parler des heures et ceux qui ne comprennent pas. Il y a les accrocs, les drogués, les amateurs, les pointilleux, les frimeurs. Mais s’il y a un paradis sur terre pour les coureurs de fond, c’est probablement le Japon. Voici 42,195 bonnes raisons de courir, et tout spécialement au Japon.

TokyoMarathon2013

1 – Parce que Japon rime avec Marathon. Tout le monde connait l’histoire grecque à l’origine du Marathon et personne ne reniera aux Américains l’avènement du jogging dans les années 70-80 (retenons tout de même que c’est un néozélandais Arthur Lydiard qui introduit les bases du running et du jogging dans les années 60-70) mais l’archipel nippon regorge aujourd’hui de marathons (probablement plus de 100 mais il est difficile de les lister).

2 à 5 – Parce que vous pouvez courir facilement aux quatre saisons : Au printemps, sous les cerisiers et les pruniers, avec un climat tempéré, parfait pour la course à pied. En été, pour suer et éliminer puis se faire saucer par une bonne mousson tropicale. En automne pour rêvasser sous les momijis. En hiver au climat sec et ensoleillé, parfait pour compenser les repas trop chargés.

6 – Parce que si vous avez de la chance, courir au Japon cela peut être cela :

FujisanMarathon

7 -Parce que, première leçon d’humilité, quand vous vous faites doubler par un petit garçon japonais de moins de 12 ans, vous croyez d’abord que vous allez le retrouver quelques dizaines de mètres plus loin, essoufflé, et vous avez déjà préparé en prévision le plus sympa de vos sourires paternalistes mais un peu condescendants mais lorsque vous finissez par le retrouver 4 km plus loin, tout frais en train de s’étirer, vous saisissez la notion d’abnégation à la japonaise et il ne vous reste qu’à vous incliner avec un sourire … admiratif.

8 – Parce qu’il n’y a qu’au Japon que vous pourrez trouvez un marathon pour Robots :

9 à 14 – Parce que vous vous régalerez à effectuer la boucle de 5km autour du Palais Impérial. Imaginez un peu : un tour de 5km ininterrompu, en plein centre de Tokyo, qui vous permet d’admirer non seulement les jardins du Palais Impérial mais aussi les gratte-ciel qui entourent la gare en briques rouges de Tokyo, les douves du Palais, les cygnes qui s’y prélassent, les cerisiers qui les bordent, un bonheur pour tout coureur qui aime le mix de asphalte / nature. Dans le genre aussi jouissif en pleine ville, on pense à Central Park à New York, Bowen Road pour admirer la skyline de Hong Kong ou aux sentiers côtiers de Sydney près de Bondi Beach.

15 – Parce que, deuxième leçon d’humilité, vous n’en reviendrez pas du nombre de septuagénaires ou octogénaires qui courent au Japon … et pas seulement en trottinant. Lorsque, très fier de moi, j’ai regardé les photos extraites de ma course lors du Marathon de Tokyo 2013, j’eus la désagréable sensation d’être un petit jeune entouré de vétérans …

16 – Parce que, et cela vaut pour de nombreuses grandes villes à travers le monde, c’est un bonheur que de découvrir la capitale nippone en y courant en son sein un marathon. Même si vous n’oubliez pas de souffrir une partie du temps, c’est un luxe immense que de pouvoir déambuler librement dans les grandes artères tokyoïtes, en y découvrant comme il n’est possible qu’une seule fois dans l’année quelques uns de ses plus beaux joyaux. Ce fut d’ailleurs la première fois que j’observais pendant une course de nombreux coureurs, pour la plupart japonais, s’arrêter pour prendre en photo tel ou tel monument. En mon for intérieur d’occidental patenté, je ne pus m’empêcher de penser à cet instant : eh bien ça fera tous ceux-là de doublés …

17 – Parce que il n’est jamais désagréable d’observer les coureuses kawai nippones, souvent fort bien apprêtées pour leur course à pied. Toujours un formidable booster lorsque vous êtes un peu fatigué. Deux apartés ici : le premier, ma chérie, c’était juste pour voir de manière pernicieuse si tu me lis toujours avec autant d’acuité. Le second, dédicace à mon ami C., les avions de chasse ne sont pas la propriété exclusive de l’Australie.

18 – Parce que courir au Japon cela peut être aussi cela :

TokyoMarathon

19 – Parce que n’en déplaise au défunt Steve Jobs, l’inventeur du baladeur est japonais. Et, en bonne victime du marketing, lorsque Sony a sorti son casque avec lecteur mp3 intégré (et donc sans fil), je me suis dit dans un coin de ma tête, j’en ai rêvé, ils l’ont fait. Depuis, les Gorillaz, MGMT, Sufjan Stevens, Noir Désir, Michael Jackson, Foster The people, ou encore Led Zep  accompagnent mes foulées … bon je le concède je ne suis pas encore assez tatamisé pour courir avec dans les oreilles du AKB48, fer de lance de la pop nippone ou encore avec le son du fameux shamisen à 3 cordes …

20- Parce que, lorsque vous courez, ce sont également vos pensées qui vagabondent sereinement et que vous ne pourrez vous empêcher de vous imaginer avec à vos côtés Haruki Murakami en train de préparer son Autoportrait en coureur de fond.

21 – Parce que des semi-marathons, il y en a une flopée également

22 – Parce que courir le marathon de Tokyo, c’est se rendre compte de la formidable capacité d’organisation des Japonais, de leur chaleur et de leur accueil. Plus de 35 000 coureurs au départ et une course fluide sans stress, dans la bonne humeur et l’humilité (comme toujours dans l’univers de la couse de fond). Des volontaires à profusion, des concerts partout, des encouragements constants, bref une des plus belles courses (sur mes … 2 marathons ! mais parmi plein d’autres courses plus modestes comme la magnifique Marseille-Cassis) à laquelle j’ai participé. Pour les JO 2020, Gambate Tokyo !

23 – Parce que si jamais vous n’avez jamais couru sur un stade,  un entrainement avec le Namban Rengo un mercredi soir sur la piste d’Oda près de Shibuya est une vraie expérience. Sans exagérer, ce sont plusieurs centaines, peut-être au delà du millier de coureurs qui s’y croisent, de tous niveaux, dans une atmosphère sportive, voire compétitive, mais toujours bon enfant. Vous pouvez y poser vos affaires sans craindre de vous les faire voler, c’est aussi ça le Japon. L’endroit idéal pour vous essayer au fractionné motivé par l’émulation ambiante.

24 à 25 – Parce que Adidas, Nike et New Balance peuvent aller se rhabiller … ici on parle Asics (Anima Sana in Corpore Sano) et Mizuno

26 – Parce que courir au Japon cela peut être encore cela :

OsakaMarathon

27 – Parce que plutôt que la classique Pasta Party pour précéder la course, au Japon, vous pourrez faire une Udon Party ou une Sushi Party !

28 – Parce que, expérience étonnante, la seule fois où je fus arrêté dans ma boucle autour du palais impérial, ce fut par le passage d’un carrosse précédé et suivi de magnifiques chevaux blanc. J’appris plus tard qu’il devait s’agir d’un diplomate ou d’un ambassadeur étranger se rendant au palais pour faire signer ses lettres d’accréditation auprès de l’empereur Akihito. Tout le Japon résumé à nouveau en une scène : A ma gauche le palais impérial, à ma droite un flux de voitures incessant et l’immense gare de Tokyo, derrière moi des joggers dans leur tenues modernes et sophistiquées et devant moi un carrosse qui n’aurait pas détonné du temps de Louis XIV

29 Parce qu’il n’y a qu’au Japon que l’on peut voir des chaussures de running comme cela  – qui poussent le détail jusqu’à la semelle intérieure :

OsakaMizunoShoe

30 à 40 – Oui, bon, si vous avez déjà franchi la barre des 30km en courant, vous savez que les choses commencent à devenir floues à ce moment là. Si vous avez atteint ce point de l’article, je vous félicite également pour votre endurance. Comme ces 10km que vous franchirez dans un état second, tel un mur insurmontable par la conjugaison d’efforts, de fierté et d’orgueil, vous serez alors bien incapable de trouver 10 nouvelles raisons de courir au Japon, un seul objectif, la ligne d’arrivée.

41 – Parce que c’est à un Japonais que l’on doit cette incroyable histoire du plus lent marathonien de l’histoire, Shizo Kanakuri qui mit 54 ans, 8 mois, 6 jours, 32 minutes, 20 secondes et 3 dixièmes pour finir le marathon des JO de Stockholm en 1912. Pour la faire courte, alors qu’il avait déjà mis 18 jours pour venir de son archipel en bateau, il disparut au 30eme km de ce marathon atroce. Souffrant d’un malaise, il fut recueilli par une famille suédoise. Il s’endormit chez eux et ne se réveilla que le lendemain. Honteux, il décida de rentrer incognito au pays … ce n’est que 54 ans plus tard qu’un journaliste suédois le retrouva au Japon et qu’une cérémonie fut effectuée pour qu’il puisse terminer sa course !

42- Parce que vous voyez la ligne d’arrivée, qu’elle vous tend les bras mais que vos jambes, elles, n’y sont pas !

Quoi, je vous ai parlé de 42,195 bonnes raisons ? Ou sont passées les 0,195 restantes ? Vous vous sentez floué(e) par cette approximation ? Et bien ces 195 mètres qui vous  séparent de la ligne d’arrivée, c’est un apogée très égoïste, un triomphe bien modeste mais difficile à partager, un laps de temps où l’émotion fait oublier tous les efforts, un court moment de plénitude qui vous parait une éternité et qui vous donnera envie de recommencer. Japon, Guatemala ou Tanzanie, vous planez bien au dessus de ces considérations géographiques, vous avez atteint le nirvana du coureur et pourrez déclarer ensuite doucement mais fièrement, quel que soit votre temps, que vous êtes marathonien comme tant de Japonais.

Liens utiles  :

- Une liste assez exhaustive de Marathons au Japon
- Une autre liste intéressante et commentée
- L’association Namban Rengo : le meilleur club où courir pour les étrangers à Tokyo
- 10 bons spots pour courir au Japon

Au pays du soleil levant, il est impossible de dire non

La première chose qui interpelle un étranger lorsqu’il débarque sur l’archipel nippon, c’est la politesse des Japonais. Combien d’exemples d’amis français interloqués par la gentillesse et la serviabilité des Japonais dans la rue alors qu’ils cherchaient leur chemin, prêts à donner une demi-heure de leur temps même si leur anglais est très limité.Combien d’autres amis, ébahis par le calme qui règne dans les rues (pas un klaxon) ou la fluidité dans le métro, même aux heures de pointes dans deux des plus grandes gares de transit au monde, Shibuya et Shinjuku. Sans espérer déceler les secrets de la politesse japonaise, en voici quelques pistes d’interprétation et surtout quelques illustrations.

Uma Thurman maitrise pas mal le Dōmo

Dōmo – Arigatō – Dōmo arigatō – Dōmo arigatō gozaimasu -Dōmo arigatō gozaimashita

On dit souvent que les Français usent de nombreuses formules de politesse. Gad Elmaleh a su l’illustrer avec beaucoup d’humour. Mais s’il décidait de s’inspirer de la politesse des japonais, on atteindrait, je pense, des sommets. Essayez d’abord de dire merci en japonais. Il y a bien-sur le Dōmo (rappelez-vous Kill Bill/Black Mamba face à Sonny Chiba/Hattori Hanzo), Dōmo s’emploie en fait lorsque vous êtes face à un intime, un subalterne ou lorsque vous êtes client dans un magasin mais il est totalement prohibé dans tous les autres cas de figure. Lorsqu’il est associé à arigatō qui a la même signification, vous avez franchi un niveau de politesse supérieur. Pour les gourmands pas a l’aise dans l’apprentissage des langues, vous pouvez d’ailleurs remplacer Dōmo arigatō par « Donne moi du gâteau », vous serez très bien compris !! Cela dit avec Dōmo, arigatō ou Dōmo arigatō, nous n’en sommes encore qu’à un simple merci peu formel. Pour être sur de ne pas commettre d’impair, ajoutez y un gozaimasu pour former un Dōmo arigatō gozaimasu, vous vous rapprocheriez alors du Merci beaucoup mais surtout vous éviteriez de paraitre rustre a la plupart de vos interlocuteurs. Vous croyez en avoir fini ? Bien-sur que non. Gozaimasu signifie en vieux japonais et en langage formel, être ou exister. Mais il s’associe dans le japonais moderne à de nombreux mots pour rendre les formulations plus polies : ô tanjobi omedeto (joyeux anniversaire) peut ainsi se transformer en ô tanjobi omedeto gozaimasu plus solennel. Ohayô/salut, se transforme en Ohayô gozaimasu /bonjour etc. Mais comme il s’agit d’un verbe, il peut se conjuguer au passé sous la forme gozaimashita. Vous entendrez souvent ainsi à la sortie d’un magasin un vendeur vous adresser un Dōmo arigatō gozaimashita, il s’agira alors d’une formule encore plus polie (mais très courante) pour insister sur l’action/l’achat en l’occurrence  pour laquelle vous êtes remercié … bref, comme le diraient nos commerçants, bon courage et en vous remerciant !

L’excuse est presque une ponctuation

Dire que les Japonais ne sont pas particulièrement férus de leurs voisins de l’Empire du Milieu et que la réciproque est vraie, c’est assurément manier la litote. Certes on peut y voir de nombreuses raisons historiques (l’impérialisme japonais a laissé des traces et bien que déjà ancien, l’absence d’excuses limpides et officielles n’a pas aidé à les estomper – pensez même si la comparaison s’arrête là à la France et l’Algérie). Certes on peut également y voir l’avènement de l’économie chinoise qui a desormais dépassé son voisin nippon. Certes on peut y voir des raisons géostratégiques – pensez aux iles Senkaku/Diaoyu  – qui poussent les gouvernements respectifs à titiller la fibre patriotique, voire nationaliste. Mais il n’y a pas que cela. Si les deux pays ont des traditions qui encouragent l’individu à se fondre dans la collectivité, ils diffèrent clairement dans leurs rapports humains. Les Chinois, particulièrement ceux du sud, ont une tradition commerçante et on pourrait – je schématise volontairement – les comparer aux latins d’Asie. Ils ont des rapports humains très directs, sont de prime abord extravertis. Les Japonais, s’il fallait continuer l’analogie, seraient un mélange entre Suisses, Allemands, Anglais et Scandinaves (oui, je me rends bien compte que je fais de l’ethnologie de comptoir !). Mais au delà de toutes ces comparaisons, ils sont éduqués dans un tel carcan qu’ils font preuve à nos yeux d’une extrême timidité. Un exemple frappant sont les rapports homme/femme. Si les hommes français ont tant de succès auprès des Japonaises, ce n’est pas pour leur incroyable sex-appeal (désolé messieurs) mais c’est souvent parce qu’ils aiment exprimer verbalement et explicitement leurs émotions amoureuses. Les verbes aimer aisuru, ou tomber amoureux, koisuru, ne sont pratiquement pas utilisés au Japon, on les entend surement moins souvent que Je t’aime !

Mais pourquoi toute cette circonvolution ? Pour mieux vous faire comprendre pourquoi le Japonais offre ses excuses tous les temps. Les deux formes les plus courantes sont sumimasen et gomenasai. Il existe, également parmi d’autres, la forme shitsureishimasu, qui est à la fois une forme de salut solennel mais qui pourrait se traduite par « Excusez-moi d’etre impoli !« . Les excuses sont à ce point communes qu’elles se substituent souvent aux remerciements.Elles sont si fréquentes qu’on pourrait les assimiler à une ponctuation dans les conversations japonaises.

SalutJaponAsahiShimbun

Pour promouvoir un de leur dictionnaire, Iwanami Shoten (岩波書店), une maison d’édition japonaise, a réalisé cette publicité « Nihongo gokan jiten » (日本語語感の辞典), que l’on peut traduire par « dictionnaire des nuances du vocabulaire japonais ».
Sur la publicité ci-dessus, on voit les différents mots de vocabulaire pour signifier des degrés d’excuses différentes.
Ou comment demander pardon au Japon, de droite a gauche, de l’excuse légère à l’excuse la plus contrite:
fig1- Shitsurei (失礼) excusez-moi
fig2- Gomen (御免) je suis vraiment désolé
fig3- Sumanai (済まない) excusez-moi, je me suis vraiment mal conduit
fig4- Moshiwakenai (申し訳ない) je ne sais comment vous demander des excuses
fig5- Chinsya (陳謝) veuillez accepter mes excuses les plus profondes et les plus  sincères
fig6- Syazai (謝罪) la c’est le degré d’excuse ultime, il n’y a même plus de traduction française possible … si vous en êtes rendu là, mieux vaut quitter le Japon !
Merci au blog Gocha Gocha pour la traduction.

Plusieurs niveaux de langue

Vous l’aurez compris, selon son interlocuteur, le niveau de langue requis est différent. S’il est vrai que le vouvoiement existe en français, c’est clairement une des difficultés de l’apprentissage du japonais que de maitriser ces différents niveaux de langue. En dehors des multiples formules de politesse à maitriser, il existe deux manières de conjuguer les verbes, une formelle (en masu) et une pour les rapports avec les intimes ou dès lors qu’il y a un rapport de hiérarchie (age, client/vendeur, employeur/employé) mais si certains sont évidents, ces rapports ne sont pas toujours faciles à distinguer, entre amis ou connaissances par exemple. Et nombreuses sont aussi les particules comme O qui servent à rendre plus formelle l’acceptation du mot utilisé.

Au jeu du ni oui ni non

Vous êtes adeptes du jeu du ni oui ni non, vous êtes faits pour le Japon. Il existe bien un mot pour dire non, certes, mais dans la majorité des cas, vous froisserez, voire choquerez votre interlocuteur si vous lui apportez une réponse trop directe, particulièrement lorsqu’elle est négative. Une myriade de mots existe donc qui permettent de pratiquer l’euphémisme ou la litote dans tous les sens. Celui que vous apprendrez en premier, si vous venez vous installer au Japon, c’est incontestablement Chotto. La traduction la plus proche de Chotto est « un peu ». Mais si vous demandez un service à un Japonais et qu’il n’est pas en mesure de vous le rendre, il ne vous répondra jamais par la négative. Il commencera sa phrase par Chotto puis essaiera de vous faire comprendre par des voies détournées pourquoi il ne peut pas vous aider. La première fois, cela surprend car on pense que ce Chotto laisse une possibilité de réponse positive mais, pas du tout, il est juste là pour arrondir les angles. J’ai en mémoire comme tout gaijin ma première Chotto experience. Installé depuis quelques jours, un employé vient vérifier et mettre en place le câble télé dans notre appartement. Mon japonais quasi nul, son anglais au moins aussi mauvais, la compréhension se fait par gestes et les quelques rares mots que nous partageons. Au bout d’un temps, je sens qu’il essaie de me dire quelque chose, je l’encourage donc en disant qu’il peut essayer en japonais mais alors qu’il essaie de plus en plus vainement de m’expliquer quelque chose, mes tâtonnements sont vains.

Mais tandis que je cherche à traduire ce qu’il m’explique, soudainement le Chotto arrive ! Un long Chottooooooooooooooooo, répété plusieurs fois, et qui va s’accentuant ChoTOOOOOOOOOOOOOOO, s’accompagnant desormais d’une teinte rougeâtre qui empourpre tout le visage de mon interlocuteur alors que des gouttes de sueur commencent à perler de tout son corps. Je sens qu’il ne faut pas que j’insiste, que j’ai atteint le point de non retour. La technologie fait le reste, il traduit un mot sur l’application de son iphone : depuis cinq minutes, il essaie de me faire comprendre qu’il va descendre chercher le gardien pour faire traducteur/intermédiaire entre nous ! Il n’osait tout simplement pas y aller sans mon autorisation. Un bel exemple d’incompréhension interculturelle entre deux personnes voulant bien faire mais usant chacun de paramètres inconnus de l’autre. Bienvenue au Japon, le pays ou il est impossible de dire non !