Sophie Calle – Pour la dernière et pour la première fois – au Hara Museum

Dans un petit mais néanmoins captivant musée, le Hara Museum, à quelques encablures de l’immense gare de Shinagawa, se tient en ce moment une double exposition de l’artiste française, plasticienne, photographe et écrivaine Sophie Calle qui s’interroge sur le sens de la vue. D’une part, avec la directrice de la photographie Caroline Champetier, elle met en scène et expose des hommes qui découvrent pour la première fois la mer. D’autre part, elle photographie, recueille les témoignages et interprète avec ses propres photographies les dernières images en mémoire d’aveugles avant qu’ils n’aient perdu la vue. Ce double travail, ainsi que les questions entremêlées qu’il suscite, engendre une passionnante réflexion sur la vision et l’image pour les spectateurs.

SophieCalleAfficheExpo

Sophie Calle est une artiste de l’intime qui aime utiliser sa propre vie comme objet d’étude. C’est aussi une femme qui, après avoir été une femme engagée dans diverses luttes politiques et féministes, cherche à utiliser tous les médias, écriture, photographie, vidéos, installations, pour avancer dans son cheminement. Mais l’autre, spectateur ou objet de ses études à mi chemin entre œuvres d’art et enquêtes documentaires, est aussi au cœur de son travail. Et les paroles, photographies ou perceptions des hommes/femmes rencontré(e)s sont souvent partie intégrante de son œuvre, Sophie Calle n’étant « plus qu' »une réalisatrice, mettant en scène et créant un lien jusqu’alors invisible entre ces inconnus. Un des thèmes récurrents de l’artiste est l’absence et cette exposition en est une parfaite illustration.

Comment est née cette double exposition ? Sophie Calle, qui a souvent joué de l’art de voir sans être vu, s’était déjà interrogée sur le rapport à la beauté des aveugles. Elle avait demandé à des aveugles de naissance pour une exposition en 1986, Les Aveugles, quelle était pour eux l’image de la beauté. Elle avait ensuite poursuivi son travail en faisant parler les Aveugles sur la notion de couleur et en mettant en parallèle ce travail aux travaux sur les monochromes de grands artistes contemporains. Un enfant aveugle lui dit par exemple que sa couleur préférée était assurément le vert car à chaque fois qu’il aimait quelque chose, feuille, herbe etc., on lui disait ensuite que c’était vert.

Mais c’est encore Sophie Calle qui parle le mieux de son exposition : Je suis allée à Istanbul. J’ai rencontré des aveugles qui, pour la plupart, avaient subitement perdu la vue. Je leur ai demandé de me décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. La Dernière Image, réalisé en 2010 à Istanbul, historiquement surnommée « la ville des aveugles», donne la parole à des hommes et des femmes ayant perdu la vue, pour les interroger sur la dernière image qu’ils ont en mémoire, leur dernier souvenir du monde visible. »

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La Dernière Image (détail), 2010, color photograph ©ADAGP, Paris 2013
Courtesy Galerie Perrotin,Hong Kong & Paris – Gallery Koyanagi, Tokyo

Ce sont donc 13 portraits, 13 histoires et des photographies de Sophie Calle qui, non seulement photographie et met en scène ces hommes et femmes qui ont perdu la vue mais interprète aussi via la photographie et les jeux de focale la dernière image qu’ils décrivent. Au delà de l’émotion dégagée par chacune des histoires de ces personnages, c’est une très belle réflexion sur  la mémoire. Si l’on se rappelle que l’absence est au cœur du travail de Sophie Calle, il semble ici qu’il s’agisse d’un combat contre l’absence et surtout contre l’oubli. Une femme explique par exemple avec ses mots sobres qu’elle a tout oublié, y compris le visage de ses enfants. Seul le visage de son mari persiste, visage qu’elle s’applique à caresser et toucher tous les jours de peur qu’il disparaisse un jour aussi. Un autre raconte que parmi les nombreuses images qu’il garde en tête, la plus belle et la plus marquante est celle de la gare du détroit du Bosphore et son horloge qu’il regardait tout le temps quand il arpentait les eaux stambouliotes dans sa vie précédente. A chaque portrait, des histoires différentes : des accidents effrayants comme celui de ce chauffeur de taxi qui reçut un coup de pistolet d’un mafieux et dont les dernières images resteront à tout jamais celles de la peur et de la bêtise humaine mais aussi des situations beaucoup plus banales mais néanmoins bouleversantes où le flou puis le néant a progressivement pris le dessus.

La deuxième partie de l’exposition est une installation. C’est en préparant La Dernière Image que lui est venue l’idée de Voir la Mer : « À Istanbul, une ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. J’ai filmé leur première fois.’ Mais elle s’est aussi rappelée de l’interview d’un aveugle lors de sa première exposition sur ce thème en 1986. A la question qu’elle posait à des aveugles de naissance – quelle est votre plus belle image ? – Un aveugle qui, lui, avait eu « la chance » de connaitre la vue lui fit cette magnifique réponse : « La plus belle chose que j’ai vu, c’est la mer, la mer à perte de vue« .

Dans une installation minimaliste, Sophie Calle nous donne donc à voir dans une même pièce 11 vidéos de personnages qui découvrent la mer pour la première fois. Face à la mer mais filmés de dos, pour éviter le pathos, on les observe face à l’infini et l’absolu de l’Océan et au son si particulier des vagues et du ressac.  Apres des secondes qui paraissent une éternité, ils se tournent et l’on découvre alors leur visage qui vient d’absorber cette plénitude de l’inconnu. L’émotion vient alors doucement en même temps que ces visages nous rappellent nos propres expériences face à la découverte de la beauté.

En sortant de cette belle exposition, vous pourrez profiter du jardin intérieur et apprécier ses sculptures d’art moderne depuis le Café d’Art qui le surplombe. Et de retour vers la gare, vous pourrez faire un très léger détour par le jardin Gotenyama attenant a l’Hôtel Laforet, nouvel exemple de l’art paysagiste japonais.

Sophie Calle – Pour la première et la dernière fois , jusqu’au dimanche 30 juin 2013.

Hara Museum of Contemporary Art
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h (fermeture des portes a 16H30), les mercredi de 10h à 20h (fermeture des portes à 19H30)
4-7-25 Kitashinagawa, Shinagawa-ku Tokyo 140-0001
Tél. : 03-3445-0651
 

Liens utiles  :
AveuglesSophieCalle- Un article (wikipedia) très complet sur le travail de Sophie Calle
- Un autre article (Les Inrocks) sur la mise en scène de l’enterrement de sa mère
- Le Jardin Gotenyama

-Un beau livre regroupe ses différents travaux sur les aveugles : Aveugles aux éditions Actes Sud. Ce livre triptyque, également destiné aux aveugles, reprend les trois expositions qu’elle a consacrées au sujet : Les aveugles en 1986, La couleur aveugle en 1991 et la dernière image en 2010. Un article, issu d’un site, Lire dans le noir, et d’une association éponyme, consacrés à la lecture pour les aveugles en parle très bien ici

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42,195 bonnes raisons de courir au Japon

La course à pied, c’est un peu comme le fromage, le vin ou le chocolat. Il y a ceux qui aiment et qui pourraient en parler des heures et ceux qui ne comprennent pas. Il y a les accrocs, les drogués, les amateurs, les pointilleux, les frimeurs. Mais s’il y a un paradis sur terre pour les coureurs de fond, c’est probablement le Japon. Voici 42,195 bonnes raisons de courir, et tout spécialement au Japon.

TokyoMarathon2013

1 – Parce que Japon rime avec Marathon. Tout le monde connait l’histoire grecque à l’origine du Marathon et personne ne reniera aux Américains l’avènement du jogging dans les années 70-80 (retenons tout de même que c’est un néozélandais Arthur Lydiard qui introduit les bases du running et du jogging dans les années 60-70) mais l’archipel nippon regorge aujourd’hui de marathons (probablement plus de 100 mais il est difficile de les lister).

2 à 5 – Parce que vous pouvez courir facilement aux quatre saisons : Au printemps, sous les cerisiers et les pruniers, avec un climat tempéré, parfait pour la course à pied. En été, pour suer et éliminer puis se faire saucer par une bonne mousson tropicale. En automne pour rêvasser sous les momijis. En hiver au climat sec et ensoleillé, parfait pour compenser les repas trop chargés.

6 – Parce que si vous avez de la chance, courir au Japon cela peut être cela :

FujisanMarathon

7 -Parce que, première leçon d’humilité, quand vous vous faites doubler par un petit garçon japonais de moins de 12 ans, vous croyez d’abord que vous allez le retrouver quelques dizaines de mètres plus loin, essoufflé, et vous avez déjà préparé en prévision le plus sympa de vos sourires paternalistes mais un peu condescendants mais lorsque vous finissez par le retrouver 4 km plus loin, tout frais en train de s’étirer, vous saisissez la notion d’abnégation à la japonaise et il ne vous reste qu’à vous incliner avec un sourire … admiratif.

8 – Parce qu’il n’y a qu’au Japon que vous pourrez trouvez un marathon pour Robots :

9 à 14 – Parce que vous vous régalerez à effectuer la boucle de 5km autour du Palais Impérial. Imaginez un peu : un tour de 5km ininterrompu, en plein centre de Tokyo, qui vous permet d’admirer non seulement les jardins du Palais Impérial mais aussi les gratte-ciel qui entourent la gare en briques rouges de Tokyo, les douves du Palais, les cygnes qui s’y prélassent, les cerisiers qui les bordent, un bonheur pour tout coureur qui aime le mix de asphalte / nature. Dans le genre aussi jouissif en pleine ville, on pense à Central Park à New York, Bowen Road pour admirer la skyline de Hong Kong ou aux sentiers côtiers de Sydney près de Bondi Beach.

15 – Parce que, deuxième leçon d’humilité, vous n’en reviendrez pas du nombre de septuagénaires ou octogénaires qui courent au Japon … et pas seulement en trottinant. Lorsque, très fier de moi, j’ai regardé les photos extraites de ma course lors du Marathon de Tokyo 2013, j’eus la désagréable sensation d’être un petit jeune entouré de vétérans …

16 – Parce que, et cela vaut pour de nombreuses grandes villes à travers le monde, c’est un bonheur que de découvrir la capitale nippone en y courant en son sein un marathon. Même si vous n’oubliez pas de souffrir une partie du temps, c’est un luxe immense que de pouvoir déambuler librement dans les grandes artères tokyoïtes, en y découvrant comme il n’est possible qu’une seule fois dans l’année quelques uns de ses plus beaux joyaux. Ce fut d’ailleurs la première fois que j’observais pendant une course de nombreux coureurs, pour la plupart japonais, s’arrêter pour prendre en photo tel ou tel monument. En mon for intérieur d’occidental patenté, je ne pus m’empêcher de penser à cet instant : eh bien ça fera tous ceux-là de doublés …

17 – Parce que il n’est jamais désagréable d’observer les coureuses kawai nippones, souvent fort bien apprêtées pour leur course à pied. Toujours un formidable booster lorsque vous êtes un peu fatigué. Deux apartés ici : le premier, ma chérie, c’était juste pour voir de manière pernicieuse si tu me lis toujours avec autant d’acuité. Le second, dédicace à mon ami C., les avions de chasse ne sont pas la propriété exclusive de l’Australie.

18 – Parce que courir au Japon cela peut être aussi cela :

TokyoMarathon

19 – Parce que n’en déplaise au défunt Steve Jobs, l’inventeur du baladeur est japonais. Et, en bonne victime du marketing, lorsque Sony a sorti son casque avec lecteur mp3 intégré (et donc sans fil), je me suis dit dans un coin de ma tête, j’en ai rêvé, ils l’ont fait. Depuis, les Gorillaz, MGMT, Sufjan Stevens, Noir Désir, Michael Jackson, Foster The people, ou encore Led Zep  accompagnent mes foulées … bon je le concède je ne suis pas encore assez tatamisé pour courir avec dans les oreilles du AKB48, fer de lance de la pop nippone ou encore avec le son du fameux shamisen à 3 cordes …

20- Parce que, lorsque vous courez, ce sont également vos pensées qui vagabondent sereinement et que vous ne pourrez vous empêcher de vous imaginer avec à vos côtés Haruki Murakami en train de préparer son Autoportrait en coureur de fond.

21 – Parce que des semi-marathons, il y en a une flopée également

22 – Parce que courir le marathon de Tokyo, c’est se rendre compte de la formidable capacité d’organisation des Japonais, de leur chaleur et de leur accueil. Plus de 35 000 coureurs au départ et une course fluide sans stress, dans la bonne humeur et l’humilité (comme toujours dans l’univers de la couse de fond). Des volontaires à profusion, des concerts partout, des encouragements constants, bref une des plus belles courses (sur mes … 2 marathons ! mais parmi plein d’autres courses plus modestes comme la magnifique Marseille-Cassis) à laquelle j’ai participé. Pour les JO 2020, Gambate Tokyo !

23 – Parce que si jamais vous n’avez jamais couru sur un stade,  un entrainement avec le Namban Rengo un mercredi soir sur la piste d’Oda près de Shibuya est une vraie expérience. Sans exagérer, ce sont plusieurs centaines, peut-être au delà du millier de coureurs qui s’y croisent, de tous niveaux, dans une atmosphère sportive, voire compétitive, mais toujours bon enfant. Vous pouvez y poser vos affaires sans craindre de vous les faire voler, c’est aussi ça le Japon. L’endroit idéal pour vous essayer au fractionné motivé par l’émulation ambiante.

24 à 25 – Parce que Adidas, Nike et New Balance peuvent aller se rhabiller … ici on parle Asics (Anima Sana in Corpore Sano) et Mizuno

26 – Parce que courir au Japon cela peut être encore cela :

OsakaMarathon

27 – Parce que plutôt que la classique Pasta Party pour précéder la course, au Japon, vous pourrez faire une Udon Party ou une Sushi Party !

28 – Parce que, expérience étonnante, la seule fois où je fus arrêté dans ma boucle autour du palais impérial, ce fut par le passage d’un carrosse précédé et suivi de magnifiques chevaux blanc. J’appris plus tard qu’il devait s’agir d’un diplomate ou d’un ambassadeur étranger se rendant au palais pour faire signer ses lettres d’accréditation auprès de l’empereur Akihito. Tout le Japon résumé à nouveau en une scène : A ma gauche le palais impérial, à ma droite un flux de voitures incessant et l’immense gare de Tokyo, derrière moi des joggers dans leur tenues modernes et sophistiquées et devant moi un carrosse qui n’aurait pas détonné du temps de Louis XIV

29 Parce qu’il n’y a qu’au Japon que l’on peut voir des chaussures de running comme cela  – qui poussent le détail jusqu’à la semelle intérieure :

OsakaMizunoShoe

30 à 40 – Oui, bon, si vous avez déjà franchi la barre des 30km en courant, vous savez que les choses commencent à devenir floues à ce moment là. Si vous avez atteint ce point de l’article, je vous félicite également pour votre endurance. Comme ces 10km que vous franchirez dans un état second, tel un mur insurmontable par la conjugaison d’efforts, de fierté et d’orgueil, vous serez alors bien incapable de trouver 10 nouvelles raisons de courir au Japon, un seul objectif, la ligne d’arrivée.

41 – Parce que c’est à un Japonais que l’on doit cette incroyable histoire du plus lent marathonien de l’histoire, Shizo Kanakuri qui mit 54 ans, 8 mois, 6 jours, 32 minutes, 20 secondes et 3 dixièmes pour finir le marathon des JO de Stockholm en 1912. Pour la faire courte, alors qu’il avait déjà mis 18 jours pour venir de son archipel en bateau, il disparut au 30eme km de ce marathon atroce. Souffrant d’un malaise, il fut recueilli par une famille suédoise. Il s’endormit chez eux et ne se réveilla que le lendemain. Honteux, il décida de rentrer incognito au pays … ce n’est que 54 ans plus tard qu’un journaliste suédois le retrouva au Japon et qu’une cérémonie fut effectuée pour qu’il puisse terminer sa course !

42- Parce que vous voyez la ligne d’arrivée, qu’elle vous tend les bras mais que vos jambes, elles, n’y sont pas !

Quoi, je vous ai parlé de 42,195 bonnes raisons ? Ou sont passées les 0,195 restantes ? Vous vous sentez floué(e) par cette approximation ? Et bien ces 195 mètres qui vous  séparent de la ligne d’arrivée, c’est un apogée très égoïste, un triomphe bien modeste mais difficile à partager, un laps de temps où l’émotion fait oublier tous les efforts, un court moment de plénitude qui vous parait une éternité et qui vous donnera envie de recommencer. Japon, Guatemala ou Tanzanie, vous planez bien au dessus de ces considérations géographiques, vous avez atteint le nirvana du coureur et pourrez déclarer ensuite doucement mais fièrement, quel que soit votre temps, que vous êtes marathonien comme tant de Japonais.

Liens utiles  :

- Une liste assez exhaustive de Marathons au Japon
- Une autre liste intéressante et commentée
- L’association Namban Rengo : le meilleur club où courir pour les étrangers à Tokyo
- 10 bons spots pour courir au Japon

Les Iris du musée Nezu – Rateaux et pinceaux pour magnifier la nature

Pour quelques jours encore, les Tokyoïtes peuvent venir admirer les iris du Musée Nezu … pas seulement ceux du magnifique jardin mais aussi ceux des célèbres paravents de Kōrin Ogata ou Ichinojō (尾形 光琳), peintre du XVIIIème siècle, inscrit dans la lignée du grand maitre de la peinture décorative, Sotatsu . A l’instar des jardins Giverny qui permettent de mieux comprendre le travail de Claude Monet , le musée Nezu, ses collections et son jardin, sont un extraordinaire témoignage de l’art et du raffinement japonais, qu’il s’agisse de l’interprétation artistique de la nature ou de sa manière unique de l’agencer.

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Les Iris de Korin Ogata, Période Edo, XVIIIème siècle

Mais avant de parler de cette exposition, parlons un peu du Musée et de son jardin, tant il est exceptionnel et surprenant. Après avoir arpenté les rues très chic d’Omote-sando, aux bâtiments modernes et singuliers comme la tour Prada, l’Immeuble Cartier ou le bâtiment Omega, aux belles vitrines inabordables comme celle d’Issey Miyake, le Musée Nezu, au design moderne et épuré, associant bambous et matériaux modernes, fait sortir le badaud de cette ambiance consumériste  pour entrer dans une atmosphère d’apaisement et d’harmonie. Et cette sensation n’est pas due au hasard : l’architecte qui a modernisé le musée Nezu, est Kengo Kuma, qui vient tout juste d’inaugurer l’audacieux Fonds Régional d’Art Contemporain à Marseille et la Cité des Arts et de la Culture de Besançon  et est également à l’origine, entre autres, de la magnifique Great Wall Bamboo House. Encore plus que sur d’autres de ses projets architecturaux, il a voulu transmettre le wa japonais, en vogue chez les architectes japonais du XXIème siècle.

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Qu’est-ce que le Wa ? C’est le plus ancien nom connu du Japon que l’on rattache au kanji, , et qui a pour signification dans son sinogramme dérivé utilisé par les Chinois,   harmonie, paix, équilibre. (sources wikipedia). Datant du VIIème siècle, ce concept du Wa consiste à éliminer tout élément de discorde pour atteindre une harmonie parfaite. Transcrit dans l’architecture et le design contemporains japonais, le wa pose les questions du moyen – Comment construit-on dans le respect de l’environnement par exemple ? – et de la fin – Utiliser le design à des fins non consuméristes par exemple. Du design lumineux et épuré du bâtiment au corridor en tubes de bambous jusqu’aux plus petits détails (même les sièges pour se reposer et mieux observer les œuvres sont élégants, confortables et se fondent dans l’ensemble), tout est mis en place pour faire vivre au visiteur une expérience sereine et jubilatoire qui lui permettra d’apprécier d’autant mieux les œuvres présentées.

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NezuGarden3Quant au jardin, il s’inscrit dans la formidable culture paysagiste japonaise et doit son existence au fondateur du musée, Kaichiro Nezu, politicien et industriel japonais surnommé roi des chemins de fer durant sa longue présidence de la société Tobu. Nezu était un grand amateur de chanoyu (茶の湯), cérémonie du thé, et collectionneur de tout ce qui pouvait s’y connecter. Il a fait créer ce jardin, son étang et ses maisons de thé (chashitsu, 茶室), en hommage à cet art typiquement japonais (les Chinois qui ne sont pas en reste me pardonneront !). Se promener au milieu de ce jardin est un véritable enchantement qui en dit long sur l’art de maitriser la nature et surtout de la magnifier.

En y déambulant, je n’ai pu cependant oublier cette formidable planche d’Idees Noires de Franquin. Il y a certes un art incroyable dans ces jardins mais il est amusant de se dire que ces harmonies exceptionnelles sont tout sauf naturelles mais plutôt symboliques de la main mise de l’homme sur la nature comme en témoigne le magnifique étang aux Iris.

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©2001 André Franquin – Editions Audie- Fluide Glacial pour les Idées Noires

Mais cet interlude un peu moins lumineux ne nous fera pas oublier  la double passion de Claude Monet pour la peinture et le jardinage. Son domaine de Giverny était à ce titre un double sanctuaire et il n’est pas étonnant de découvrir que l’impressionniste était un grand collectionneur d’estampes japonaises, parmi lesquelles de nombreuses œuvres d’Utamaro, Hokusai et Hiroshige.

Mais voilà, le musée n’est pas seulement ce jardin aux multiples recoins, sculptures et surprises qui mérite d’être visité aux différentes époques de l’année, c’est aussi un sanctuaire pour une très grande collection d’œuvres d’arts japonaises et asiatiques. L’exposition temporaire National Treasure Irises Screens – Rinpa Splendor, qui met en avant paravents, estampes, laques, porcelaines, art de la calligraphie de l’École de peinture décorative Rinpa en est un exemple parfait.

Cette école fut créée par les artistes Hon’ami Kōetsu et Tawaraya Sōtatsu au debut du XVIIème siècle et connut son age d’or avec les frères Kōrin et Kenzan Ogata quelques cinquante ans plus tard. Le paravent aux Iris de Korin Ogata, celui des fleurs aux quatre saisons d’un peintre anonyme en sont deux des œuvres phares.

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Quant à Ukifune, issu du conte de Genji, également peint au XVIIème siècle et sur un paravent à six panneaux, il est amusant hormis le plaisir que l’on prend à observer la poésie et la maitrise des perspectives qui donne vie à la scène, de constater l’étonnante actualité de l’œuvre : le conte narre en effet les mésaventures d’un pêcheur chinois face à un bateau japonais qui va être renvoyé sur ses cotes par la colère des dieux, si je vous dis Senkaku/Diaoyu, ça vous dit quelque chose ?

Mais la taille relativement modeste du Musée Nezu permet d’explorer également ses collections permanentes. Je ne m’y étendrai pas ici mais sachez que vous y trouverez notamment une collection exceptionnelle de bronzes chinois de la dynastie Shang (XIIIème – XIème siècle av. JC), des céramiques, de la magnifique vaisselle japonaise et de formidables statues de Bouddhas et autres Bodhisattvas.

National Treasure Irises Screens – Rinpa Splendor, jusqu’au dimanche 19 mai 2013 au Musée Nezu.

Musée Nezu
Ouvert tous les jours de 10h à 17h (fermeture des portes a 16H30)
6-5-1 Minamiaoyama, Minato-ku Tokyo 107-0062
Tél. : 03-3400-2536
 

Liens utiles  :
- La Fondation Claude Monet à Giverny
- Plus d’informations sur Kōrin Ogata
- Les collections japonaises du Musée Guimet

Golden Gai, Whisky mo ipai o kudasai

Le Golden Gai est une incongruité désuète en plein centre de Tokyo. Perdu au milieu des grandes avenues de Shinjuku, ses tours aux néons incandescents, ses enseignes criardes qui vendent à tous les étages restaurants, karaokes et pachinkos hurlants, caché derrière les rues du vulgaire kabukicho et de ses rabatteurs qui attirent les gaijins célibataires dans des bars glauques du Pigalle japonais … les curieux découvriront cet amoncellement de bars aussi improbable que poétique, nouvelle preuve que les Japonais manient l’art du paradoxe comme personne.

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Un quartier désaffecté de Tokyo ? Non, le Golden Gai et ses trésors à tous les pas de porte en plein Shinjuku

 

Un village d’irréductibles artistes japonais au milieu des temples de la luxure de Shinjuku détenus par les Yakuzas

Le Golden Gai, c’est plus de 200 bars minuscules sur quelques six ruelles toutes aussi petites, un village d’irréductibles cerné par l’immense Shinjuku. Les bars qui se juxtaposent sont tellement petits qu’il est parfois difficile d’en trouver l’entrée. Ils sont tellement étrangers au racolage qu’on a parfois peur d’y entrer. Ils sont tellement étroits qu’une fois assis il n’est pas toujours facile d’en sortir. Ils sont tellement minuscules qu’en y entrant avec des amis, il ne restera souvent plus de place que pour les verres et les bouteilles sur le bar. Une apologie du « small is beautiful » que l’on retrouve finalement souvent au Japon, pays roi de la miniaturisation.

Le Golden Gai, c’est un des derniers îlots miraculeusement préservés de l’ancien Tokyo dans ce centre commercial géant qu’est Shinjuku. Les maisons y sont basses, les rues y sont étroites mais la convivialité inversement proportionnelle. Attention, pas l’obséquiosité mielleuse qui peut s’avérer paradoxalement presque agressive parfois dans certains grands magasins, non il s’agit ici d’une chaleur qui demande effort, curiosité et ouverture d’esprit de la part du nouveau venu. Ces petits bars, qui étaient des lieux de passe jusque dans les années cinquante, sont désormais souvent le rendez-vous des artistes japonais qui y ont chacun leur QG. A partir des années soixante, le quartier s’est progressivement transformé en lieu arty et si le quartier n’a pas été détruit par les Yakusas comme les alentours pour en faire des bars de massage, pachinkos ou lieux de prostitution, c’est justement grâce a la solidarité de la clientèle et certains artistes qui sont montés au créneau.

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Les néons des enseignes s’enchevêtrent dans les minuscules ruelles

 

Installez-vous au comptoir et entrez dans l’ambiance unique de chacun de ces bars

Une fois franchie la porte d’un de ces bars, on entre dans un univers unique, totalement déconnecté de la réalité extérieure. On y croise face à la barmaid ou au barman qui tient son comptoir jusqu’aux premières heures du matin, là des salary men, ici des étudiants transis d’amour qui boivent plus goulument les paroles de la tenancière du bar que le liquide au fond de leurs verres, là des couples enamourés (chose assez rare au Japon), ici des travestis, et souvent des artistes qui viennent trouver l’inspiration dans leurs verres de bourbon ou de Chōchū et dans les rencontres inattendues qu’ils feront … une faune hétéroclite, probablement à l’image de la population des Tokyoïtes mais que l’on a la chance de rencontrer dans une plus grande intimité propice à la conversation. Certains bars ne sont ouverts qu’aux habitués et pour avoir une chance d’y entrer, il faudra être introduit par un client japonais mais de nombreux autres ne refusent pas les étrangers et, au contraire, manifesteront une curiosité réciproque si tant est que vous y entriez avec l’idée d’échanger.  Contrairement aux idées reçues, le Japonais n’est pas plus auto-centré qu’une autre population. Ce sont des iliens certes mais ils en ont aussi la curiosité et, après quelques verres, passée la timidité inhérente à leur éducation, il est possible que vous soyez surpris par leur désir de mieux vous connaître !

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Une Miso Soup avant votre whisky ?

Avec quelques mots de japonais et l’alcool aidant, ces lieux sont l’occasion de discussions souvent surréalistes en plein Tokyo. Mais d’abord boire et éventuellement se sustenter : En guise de mets de bienvenue, on vous proposera souvent une petite soupe ou un bouillon, puis il vous faudra commander : pourquoi pas un alcool japonais : peut-être un alcool de prune (umeshu) ou un shōchū (alcool de pomme de terre japonais servi froid ou tiède, avec ou sans thé vert), sinon un whisky ou un bourbon dont les japonais raffolent. Tout est permis, j’y ai même observé un japonais se prendre une cuite avec des pintes de bière/tomate … l’atmosphère est de toute façon vite réchauffée dans ces cahutes de quelques mètres carrés.

Dans quelle autre ville d’Asie pourriez-vous vous retrouver en train de discuter autour d’un délicieux whisky ou d’un alcool local de la filmographie de Leos Carax, du dernier concert des Who au Japon, de Nina Simone ou encore de la dernière sélection du Festival de Cannes ?

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Madame Kawai dans son bar La Jetée ou les habitués cinéphiles ont leur bouteille de Whisky a leur nom qui les attend !

Entre autres expériences vécues, il m’a été permis : de discuter – avec mon exécrable japonais face à leur très mauvais anglais – avec un étudiant en philosophie citant des auteurs français dont je ne connaissais même pas les noms ; de parler avec un autre client de la tournée des Who au Japon en novembre 2008 ; de rencontrer sans le savoir un conteur de rakugo  – art japonais qui consiste en un monologue énoncé par un conteur, déclamant des histoires drôles ou tragiques du petit peuple d’Edo ; ou encore d’observer un rituel de drague entre un étudiant et une serveuse pour le moins original : lui, offrant pour son anniversaire à la demoiselle des bonbons (Je vous ai apporté des bonbons. Parce que les fleurs c’est périssable. Puis les bonbons c’est tellement bon … Brel, quand tu nous tiens !), elle tenant une discussion apparemment très sérieuse sur la variété des décapsuleurs en forme de pénis, un troisième larron attendant apparemment son heure pour déclarer sa flamme et abattu devant le succès des bonbons de son rival !

Mais l’expérience la plus inoubliable fut sans conteste dans, ou devrais-je dire, sur la Jetée. Ce petit bar à l’étage est tenu par Mme Kawai depuis plusieurs décennies. Cette femme qui travaillait pour une société de distribution de films français au Japon profitait des revenus complementaires de son bar pour se payer le voyage au Festival de Cannes tous les ans ! Férue de cinéma, elle a déjà accueilli dans son bar de nombreux réalisateurs français et étrangers, parmi lesquels on pourrait citer Tarantino, Leos Carax, Wim Wenders, Jim Jarmush, Arnaud Desplechin ou encore Chris Marker auquel le bar rend hommage (lui qui se faisait si rare, il y est même apparu dans une scène d’un documentaire de son ami Wim Wenders, Tokyo-Ga) . Mais il n’y a aucune forfanterie chez elle et c’est uniquement en posant des questions que vous rendrez compte de sa science et de son amour pour le cinéma. Le soir où nous étions de passage, nous avons d’ailleurs eu la chance d’avoir une conversation incroyable avec une habituée, YukoSan, une Japonaise au français parfait (professeur de français, ça aide), ayant vécu à Paris et travaillant dans le monde de la culture et du septième art. Elles trinquaient avec Mme Kawai en toute simplicité ce soir-là à la sélection au Festival de Cannes du nouveau film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. Psychothérapie d’un indien des plaines !

C’est cela le Golden Gaï, un lieu emprunt de mélancolie et de petits bonheurs, un carrefour des solitudes nippones mais aussi un refuge de passionnés, venus partager leurs obsessions autour d’un verre.

GoldenGaiMapTrois adresses parmi les 200 bars du Golden Gaï

-  La Jetée  (ジユテ en hiragana sur la plan qui figure à l’entrée du Golden Gaï)

- Le Baltimore, propose en plus d’une atmosphère toujours chaleureuse, un catalogue de Jazz incroyable où vous pourrez, entre autres, savourer la voix si particulière de Nina Simone.

-  The Who, véritable bonheur pour les aficionados du rock des années 70. Attention aux marches, surtout, pour redescendre du bar qui est à l’étage …

Mais le mieux encore est de se laisser porter dans ce dédale surprenant et d’ouvrir une porte au hasard vers un nouvel univers inconnu … souvenirs garantis !

デザイン あ, le b-a ba du design au 21_21Design Sight

デザイン あ (Design Ah !) est une exposition qui se tient au 21_21 Design Sight, l’unique musée japonais entièrement consacré au design dans les jardins du complexe Mid-Town a Roppongi. Cette exposition est née d’une émission pédagogique sur la NHK pour sensibiliser jeunes et moins jeunes au design. Succès aidant, les initiateurs de ce programme ont décidé d’en faire une exposition interactive qui permet d’apprivoiser les notions de bases du design tout en s’amusant.

デザインあ

Design Ah ! en Version Originale
Le mot design en japonais, qui a été emprunté a l’anglais,
se prononce dizaiin et s’écrit donc en katakana

, en hiragana (l’alphabet syllabique japonais), désigne la syllabe a. Il est donc comme la première lettre de l’alphabet que vont apprendre les enfants japonais à l’école, en même temps qu’ils apprennent leurs premiers kanjis. Comme pour tout kanji, hiragana ou katakana (alphabet syllabique japonais qui est utilise pour les mots d’origine étrangère), deux éléments sont primordiaux dans l’écriture : le nombre de traits utilisés pour un caractère et l’ordre pour réaliser ces traits. se constitue de trois traits, un premier horizontal, un second vertical qui croise le premier puis une boucle qui vient croiser à son pied deux fois le trait vertical. C’est à partir du dessin tout simple de ce hiragana et du son encore plus basique qu’il désigne que les créateurs du projet ont imaginé toute une série d’images, sur papier ou animées, de dessins, de sons, d’expériences interactives pour faire comprendre aux enfants et aux plus grands que le design est partout.

Passionnante et ludique, l’exposition fourmille d’expériences sensorielles et de jeux qui font appel à l’esprit créatif des visiteurs :

==> Devant un mur, les visiteurs sont invités à bouger, à danser, chaque corps étant repéré par des cameras et des capteurs et immédiatement représenté sous forme de , on assiste alors à une danse des qui prennent vie …

==> ailleurs, de mini-ateliers proposent de reproduire des origamis (art du pliage du papier qui s’est propagé dans le monde entier) ou des furoshikis (technique japonaise traditionnelle d’emballage en tissu utilisée pour transporter des vêtements, des cadeaux, le bentō,,etc.) en suivant pas à pas les pliages proposés par deux mains sur un écran. La vidéo ci-dessous n’est pas empruntée à l’exposition mais je ne résiste pas de vous la montrer pour que vous mesuriez l’adresse des Japonais au pliage … messieurs, plus besoin de perdre du temps pour plier ses T-shirts :

==> dans une salle, sont projetés sur quatre murs des images fixes ou en mouvement qui proposent des séquences autour du あ, autour des formes, autour des chiffres, expériences tout autant visuelles que sonores.

==> plus loin, un objet est présenté tel un modèle aux visiteurs, dessinateurs en herbe, qui peuvent en composer leur propre interprétation sur les différents ipad qui entourent l’objet. Les dessins réalisés sont en suite directement intégrés à un mur d’images géant mitoyen.

あvaisselle

Le design japonais dans les objets et la nourriture du quotidien.
Vous connaissiez « Tout est bon dans le cochon » …
Au Japon, c’est plutôt « Tout est beau dans le bento ! »

==> des objets de la vie courante ou de la gastronomie japonaise : vaisselle, baguettes, sushis … sont mis en valeur par leur démultiplication ou leur assemblage pour réveiller les sens du visiteur qui oublie souvent de voir dans son quotidien la beauté qui l’entoure.

Les expériences, créations sont trop nombreuses pour toutes les énumérer ici mais cette exposition est une véritable réussite et prouve combien les Japonais peuvent être inventifs et novateurs. Vous pouvez en tester quelques unes sur leur site comme celle-ci, le chant des. Et à voir comme les adultes sont tout autant partie prenantes que les enfants, les Japonais nous donnent une leçon sur l’importance de garder son esprit enfantin et joueur, libéré de tout carcan. Peut-être est-ce justement parce qu’ils souffrent de règles trop strictes lorsqu’ils sont au travail ou dans certains contextes familiaux mais ils démontrent en tout cas ici un bel élan créatif : les paradoxes du Japon n’ont pas fini de nous surprendre.

ah_exhibitsDesign Ah! jusqu’au dimanche 2 juin 2013

21_21 Design Sight, Midtown, Roppongi
Ouvert tous les jours sauf mardi, de 11H à 20H (Fermeture des portes à 19H30)

Tokyo Midtown, 9-7-6 Akasaka, Minato-ku,
Tokyo, Japon, 107-0052
Tél. : 03-3475-2121
URL : http://www.2121designsight.jp/en/

Liens utiles  :
- 21_21 Design Sight Museum
- Projet デザインあ de la NHK avec plein de vidéos

JR, ou la photographie à hauteur d’homme, au Watari Museum

WatariJRdevantureUn petit musée à deux pas du quartier chic d’Omote-sando, le Watari Museum of Contemporary Art, Un photographe et artiste français aussi talentueux par la créativité de ses photos que par son sens de la mise en scène, un moment passionnant  qui pousse non seulement à la curiosité mais plus encore à ne pas rester inactif et à exploiter sa part de créativité.

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Trois religions réunis sur une image et colles sur les murs israéliens et palestiniens

Il ne faut pas longtemps pour visiter la petite exposition du Watari-um consacrée aux différents travaux du photographe JR mais c’est un moment jubilatoire et qui ouvre des portes sur ce que peut être l’art contemporain au meilleur de sa forme : Non pas ces artistes qui vendent des tableaux conceptuels à l’identique (parfois peints dans des ateliers par des sous-fifres et signes uniquement par l’artiste) comme en Chine, uniquement pour remplir les belles maisons des nouveaux riches des temps modernes, ceux-là qui se préoccuperont plus du format de la toile ou de la sculpture pour savoir si elle entrera bien dans leur salon et qui se demanderont avant tout combien sera coté leur tableau cinq ans plus tard, n’achetant que par esprit spéculatif plutôt qu’en se fiant à leur gout personnel. Non, il s’agit ici d’un artiste qui a commencé dans la rue et qui n’a jamais voulu la quitter. Graffiteur dans les sous-sol et les rues de Paris et sa banlieue, JR découvre la photographie en 2001 alors qu’il récupère un appareil 28mm dans le métro parisien. Il va alors progressivement devenir le propre photographe de ses œuvres, puis allant a la rencontre des artistes de rue et des habitants, il va mettre en scène les personnes qu’il photographe a travers des portrait qu’il expose dans la plus grande et la plus belle galerie au monde, la rue. Être à la fois à l’écoute des personnes qu’il rencontre et qu’il photographie et leur donner la possibilité d’être acteurs et spectateurs de leur vie ou d’un message qu’ils souhaitent faire passer, c’est toute la philosophie de ce jeune artiste.

Trois projets qui illustrent la démarche de JR : servir de relais aux populations qu’il rencontre pour véhiculer des émotions et engager les réflexions

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Portrait d’une Génération, les banlieues s’immergent avec humour et provocation dans les rues de Paris

Et son imagination est débordante, à l’image de trois de ses derniers projets : Portrait d’une génération est issue d’une réflexion post événements de Novembre 2005 en France lorsque les cités ont été montrées du doigt dans le monde entier, certains journalistes qui n’y avaient jamais mis les pieds mais n’ont pas eu peur de parler de quasi guerre civile. JR avait l’année précédente exposé dans la cite des Bosquets, sans faire preuve d’angélisme, il a été agace par cette vision simpliste et caricaturale des banlieues véhiculée par les médias. Il décide donc d’y retourner en 2006 pour prendre en photo les jeunes de la cite en leur demandant de surjouer les « sauvages » avec des portraits au 28mm. Il expose ensuite « sauvagement » dans les quartiers huppés de la capitale ces portraits de la jeunesse décadente … jouant le second degré sur la caricature pour faire entrer la banlieue dans Paris et surtout dans la réflexion des Parisiens pour casser les aprioris et les préconçus.

Avec Face2face, il décide plutôt que de mettre dos-à-dos Israéliens et palestiniens de les mettre face a face ou côte-à-côte. Il prend des portraits de palestiniens et israéliens pratiquant les mêmes métiers et les collent côte-à-côte sur les murs palestiniens et israéliens. Des deux côtés, les réactions et interrogations fusent lorsqu’il explicite aux passants la nature des portraits : « quoi, le portrait d’un palestinien sur un mur israélien ? « . Mais comme il l’explique lors de la remise du prix Ted 2011, JR se fend d’une réponse sous forme de question ironique à ses badauds interloqués : « A votre avis qui est l’Israélien, qui est le Palestinien ? ». Ce projet, sans aucune provocation, désamorce par l’humour les tensions. Pour preuve, ce magnifique portrait de trois religieux – un prêtre, un rabbin orthodoxe et un imam – côte-à-côte et hilares qu’il a affiché sur le mur de séparation, des côtés palestinien et israélien.

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Les rescapés du 11 mars 2011 ont pose dans le photomaton puis leurs portraits ont été exposes pour redonner de la joie et de la vie sur les bâtiments dévastés de la région de Fukushima

Avec Women are Heroes, c’est un projet encore plus ambitieux qui tient à mettre en valeur le rôle crucial des femmes dans des sociétés et des pays où on les entend trop peu. Grâce à d’immenses portraits et des entretiens qui seront retranscrits dans un film et un livre éponymes, l’objectif est de redonner de la dignité à des femmes qui souffrent de la violence urbaine dans les favellas de Rio, de la violence conjugale en Inde ou de l’extrême pauvreté au Kenya, au Liberia ou au Cambodge. Les portraits sont magnifiés par la mise en scène dans leur décor urbain : un visage de femme sur les escaliers d’une des favellas les plus dangereuses de Rio observe ses congénères de son regard a la fois compatissant et douloureux. Au Kenya, des yeux et des portraits imprimés sur des toiles servent de véritables toits imperméables aux habitants démunis, tout en communiquant leurs émotions au ciel qui les regarde.

Devenez le propre acteur du dernier projet de JR

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Repartez avec votre poster et associez-le un message qui vous tient a cœur

Pour son dernier projet, Inside Out, JR a imaginé un projet global, simple dans sa mise en place et qui repose sur le spectateur, acteur d’un instant. Son objectif réside dans ces mots prononcés lors de la remise de son prix à la TED Conference de Long Beach, Californie :  » I wish you to stand up for what you care about, by participating in a global art project and together we will turn the world … Inside out« . Le procédé : Un photo-maton imprime un grand poster du spectateur qui repart avec et peut y associer un message qui lui tient à cœur. Aujourd’hui, c’est plus de 120.000 posters qui ont été envoyés dans plus de 100 pays depuis mars 2011 et cette exposition a voyagé de Paris à Abu-Dhabi, d’Arles en Palestine, de Hong Kong pour arriver aujourd’hui à Tokyo.

N’hésitez pas, vous avez jusqu’au 2 juin 2013 pour tenter l’expérience.

The Watari Museum of Contemporary Art
3-7-6 jinguumae, Shibuya-ku
Tokyo Japan 150-0001
Tél. : 03-3402-3001 Fax : 03-3405-7714
URL : www.watarium.co.jp

Liens utiles  :
- Watari-um Museum of contemporary art
- Projet Inside-Out
- Inside-Out sur Facebook

Tsukiji, fierte ou boulet pour les japonais

Tsukiji est le plus grand marché aux poissons du monde. C’est une ville dans la ville, un lieu fascinant à arpenter aux aurores, lorsque pêcheurs, poissonniers, restaurateurs et autres clients y frétillent comme des anguilles apeurées.
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Attention a ne pas vous faire écraser en entrant dans Tsukiji, vous êtes dans un lieu de travail !

Attention cependant, pour ceux qui comme moi ne sont pas du matin, nous sommes ici dans un lieu de travail, pas dans un monument pour touristes. A l’heure où vous arriverez, pourtant très matinale, les poissonniers et autres manutentionnaires en finiront avec une longue nuit de travail, il ne s’agit donc pas de les freiner dans leur dernières ventes ou transports.

Imaginez d’ailleurs un peu toutes ces machines dans le vaisseau de Wall-E, c’est un peu la valse qu’effectuent les porte-charges entre les étales, leurs pilotes maniant ces engins avec une dextérité incroyable et une fluidité qui rappelle un peu les deux roues balinais !

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Des moules géantes dont la chair a l’allure de Saint-Jacques

Mais parlons un peu poisson, c’est tout de même pour cela que nous sommes venus. Le roi incontesté est bien sur le thon ou maguro que l’on retrouve sous toutes ses formes. Le thon est une véritable institution au Japon et si nous avons notre «  Tout est bon dans le cochon », les Japonais pourraient décliner la rime avec le thon. Lorsque vous mangez des sushis ou des sashimis au thon, il s’agit la plupart du temps de thon rouge (toro) et en général des zones les plus grasses du poisson, situées dans la partie ventrale de l’animal. Les morceaux les plus rouges sont les moins gras, on les nomme akami (赤身),  les plus demandés vont du plus gras : ōtoro (大トロ), de couleur rose au chūtoro (中トロ), un peu moins gras et plus foncé.

Poissons volants ... volaient

Poissons volants … volaient

Avec un peu de chance, en se rendant au fond du marché avant 6 heures du matin, vous pourrez apercevoir la criée où les thons se vendent entiers avant d’être dégrossis par les poissonniers sur place. Preuve de la folie qui règne autour de l’animal, un thon rouge de 122kg a été vendu 155,4 millions de yens à Tsukiji en janvier 2013, soit pas moins de 1,38 millions d’euros !  En allant d’un étal à l’autre dans les étroits couloirs du marché couvert, vous tomberez souvent nez à nez avec des thons congelés sciés avec précision mais aussi avec des poissonniers vendant frais les parties les plus nobles decoupées avec couteaux aiguisés (dont les Japonais se sont également faits une spécialité)  voire à la petite cuillère pour les morceaux les plus tendres.

Mais c’est une multitude de produits de la mer qu’il est possible de découvrir ici, de moules géantes à la chair plus proche des coquilles Saint-Jacques aux poulpes appréciés des autochtones en passant par toutes sortes de poissons, concombres de mer et autres habitants des océans.

Les acheteurs observent scrupuleusement la découpe du thon

Les acheteurs observent scrupuleusement la découpe du thon

A la sortie de Tsukiji, l’on est forcement sidéré par le volume de pêche qui transite quotidiennement ici. On a beau savoir que le marché fournit une grande partie de la population du Japon et que ses habitants sont parmi les plus gros consommateurs au monde de produits de la mer (les Norvégiens en consomment beaucoup plus individuellement mais sont bien moins nombreux !), on ne peut s’empêcher de se poser la question du respect des quotas de pêche, sujet souvent tabou tant les Japonais ne sont pas prêts à sacrifier leur modèle alimentaire dans un souci environnemental.

Cela dit, avant de crier au scandale, il est intéressant de constater que la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (Cicta) a par exemple pris des mesures radicales sur la pêche du thon rouge en Méditerranée et dans l’Ocean Atlantique depuis 2009 : de 28.000 tonnes en 2008, les quotas ont été réduits a 12900 tonnes en 2012 et il semble que les réserves commencent à se reformer puisque les quotas remontent doucement : 13.500 tonnes pour 2013 et 2014. Et les Japonais, plus gros importateurs de thons rouges de la zone, semblent s’y conformer.

Bref, si de nombreux scandales touchent l’industrie de la pêche japonaise (Baleines, Requins, massacre de dauphins que le documentaire The Cove avait  brillamment mis en lumiere) et qu’ ONG et organismes internationaux doivent continuer la lutte et la sensibilisation auprès des nouvelles générations pour préserver la formidable biodiversité de nos océans,  il me semble aussi important de ne pas se porter trop rapidement comme censeurs de coutumes ancestrales et d’habitudes alimentaires plutôt saines.

Si l’on se veut un peu provocateur, la pêche est en effet plus « naturelle » et beaucoup plus ancienne que l’élevage hors-sol de poulets. Quant à comparer ce que coûte en ressources naturelles l’élevage d’une vache allaitante à celle d’un thon rouge sauvage, cela a au moins le mérite de ne pas balayer d’un revers de main l’industrie poissonnière du Japon.

Voilà les réflexions bien générales qui m’ont accompagné au comptoir des petites échoppes à la sortie de Tsukiji, en train de déguster de délicieux sashimis de thon, saumon et oursin …

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