Word Press Photo 13 – Le meilleur de la photo reportage à Tokyo

Les quartiers d’Ebisu et de Daïkanyama regorgent de lieux culturels, touristiques ou gastronomiques. Si vous avez envie de sortir un peu des éternels Shibuya, Shinjuku, Roppongi, Ueno et autres Asakasa, c’est une belle alternative verdoyante pendant l’été. En plein centre de ce quartier, se dresse le monumental Yebisu Garden Place qui a mis 17 ans à sortir de terre au milieu des années 90. On y trouve notamment le fameux château (kitsch) qui sert de lieu prestigieux au restaurant de Joël Robuchon. Mais je ne vous parlerai pas de petits plats aujourd’hui mais plutôt de grandes photos.

WPP13rikuzentakataJapanMarch7

Des troncs de pins déracinés survolent la mer après le tsunami du 11 mars 2011 © Daniel Berehulak, Getty Images

Le Yebisu Garden Place couvre en effet en son sein le passionnant Tokyo Metropolitan Museum of Photography. Si vous souhaitez le visiter dans son intégralité, vous n’aurez pas assez d’une demi-journée tant les expositions et collections sont riches. Je vous recommande donc d’être gourmet plutôt que gourmand et de vous concentrer sur l’exposition Word Press Photo 13 que vous pourrez admirer jusque début août. Elle regroupe des photos de reporters prises à travers le monde entier et dans des genres aussi différents que le reportage de guerre, la photographie de sport ou le reportage animalier. Vous y trouverez des thématiques fortes comme le droit bafoué des femmes en Afghanistan, des homosexuels au Vietnam, les enfants victimes de la guerre, la pauvreté, les gangs, l’environnement, bref tout ce qui fait l’actualité de notre planète.

WPP13MajidSaeedipoupee

Femmes afghanes fabriquant des poupées © Majid Saeedi, Getty Images

Toutes les contradictions de notre monde résumées dans cette photo : des femmes de Kandahar (Afghanistan) embauchées par une ONG pour fabriquées des poupées au style occidental, et ce pour essayer de leur rendre un peu d’autonomie.

WPP13Polecamy

Un compétiteur passe la ligne d’arrivée d’une course de vaches à Batu Sangkar, sur l’île de Sumatra en Indonésie © Wei Seng Chen, Malaisie

Le sport ne se résume à la Coupe du Monde Fifa de football, c’est un univers qui touche au folklore et aux coutumes de chaque pays et qui mériterait sa place tout autant que les arts dans l’approche souvent trop méprisante des intellectuels.

Micah Albert of the U.S., has won the first prize in the Contemporary Issues Single category of the World Press Photo Contest 2013with this picture of a woman pausing in the rain as she works as a trash picker at a 30-acre dump in Nairobi

© Micah Albert, Redux Images pour le Centre Pulitzer sur les reportages de crise

Une femme lit un magazine au beau milieu des décharges d’un bidonville du Kenya, décharges dont elle trie tous les jours pour 2$ les matériaux qui peuvent être récupérés. Cette décharge n’est qu’à 9km du centre de Nairobi et près de 10.000 personnes y travaillent tous les jours malgré les innombrables risques sanitaires.

Voici un petit échantillon des photos qui m’ont le plus marqué mais je ne vous recommanderai jamais assez de vous rendre sur place : Une photo sur un écran, c’est un peu comme une chanson dans un walkman ou un film à la télévision, tous vos sens ne sont pas en action.

Word Press Photo 13, jusqu’au dimanche 4 août 2013.

Tokyo Metropolitan Museum of Photography
Ouvert de 10hoo à 18h00 (les jeudi et vendredi jusque 20h00), fermé les lundi sauf jours fériés
〒153-0062 Yebisu Garden Place, 1-13-3 Mita Meguro-ku Tokyo
Tél. : 03-3280-0099
Publicités

Hubert Haddad : Le peintre d’événtail

Il est des livres que l’on parcourt dans un état second, loin des préoccupations terre à terre, des livres qui vous emmènent loin dans votre imagination. Le peintre d’éventail est de ceux là. Ce court roman qui se dévore le temps d’une nuit blanche raconte les heures noires qu’a vécues le Japon récemment. Mais tout sauf un documentaire, c’est un hymne d’amour aux artistes japonais, magiciens des jardins et peintres de leurs propres paysages. C’est un formidable récit sur la transmission, sur l’amour et une porte d’entrée aux haïkus japonais. C’est enfin une extraordinaire peinture de la nature japonaise, qu’elle soit sauvage ou façonnée des mains de l’homme. Ce roman n’a pourtant pas été écrit par un Japonais mais par un français d’origine tunisienne, l’essayiste Hubert Haddad.

Peintred'eventailCover

Lorsqu’on se plonge dans Le peintre d’éventail, on a peine à croire qu’il a pu être écrit par un méditerranéen qui n’avait auparavant rien dépeint de l’archipel du soleil levant. Pour le néophyte que je suis, c’est une immersion dans le Japon que je commence à deviner mais que je n’aurais jamais su décrire aussi brillamment. En même temps, mon orgueil de blogueur n’en est que peu touché : on parle ici d’Hubert Haddad (dont je n’avais jamais rien lu jusque là) mais qui s’y j’en crois les critiques littéraires est un immense écrivain. Pour ceux qui ne seraient pas ignares comme moi, c’est l’auteur du Nouveau Magasin d’Ecriture (2006), d’Opium Poppy (2011), de Palestine (2007) au sein d’une œuvre féconde d’essais, de poèmes , de romans, de revues littéraires qui a débuté il y a près de 50 ans en 1967.

« C’est au fin fond de la contrée d’Atora, au nord-est de l’île de Honshu, que Matabei se retire pour échapper à la fureur du monde. Dans cet endroit perdu entre montagnes et Pacifique, se cache la paisible pension de dame Hison dont Matabei apprend peu à peu à connaître les habitués, tous personnages singuliers et fantastiques. Attenant à l’auberge, se déploie un jardin hors du temps. Insensiblement, Matabei s’attache au vieux jardinier et découvre en lui un extraordinaire peintre d’éventail. Il devient le disciple dévoué de maître Osaki. Fabuleux labyrinthe aux perspectives trompeuses, le jardin de maître Osaki est aussi le cadre de déchirements et de passions, bien loin de la voie du zen – en attendant d’autres bouleversements …  » C’est ainsi que l’éditeur nous introduit le roman d’Hubert Haddad. Et sans déflorer trop l’histoire, ces derniers bouleversements, vous l’aurez compris, ont pour cadre la catastrophe du 11 mars 2011.

Mais comme dans le récent long métrage magnifique de Benh Zeitlin, Les Bêtes du Sud Sauvage, la catastrophe naturelle, toute terrible qu’elle soit, est partie prenante de la nature. Comme dans le film, la nature gronde et défie l’homme qui s’est cru supérieur qui avec ses digues, qui avec ses jardins. Pourquoi ce roman de moins de 200 pages est-il un pur bijou ? Parce qu’il n’y a pas un seul mot superflu. Hubert Haddad est un tel magicien de la langue française qu’il nous plonge en quelques lignes dans les jardins luxuriants de maître Osaki :  » Le jardin d’Osaki était à ce point exemplaire que la moindre méprise eût mis en émoi tout son peuple d’oiseaux. Bouleverser l’ordonnance d’un massif de buissons et de pierres ou étayer de manière intempestive une ligne d’arbustes équivalait, il le savait, à une meurtrissure, voire une mutilation, au sein d’un enclos pensé comme un organisme vivant, dans l’éclat délectable de sa perfection.  » La densité de ses phrases n’a d’égale que celle des jardins ou des paysages qu’il décrit. Ironiquement, la thématique de la transmission très forte dans le roman trouve un parallèle dans la leçon d’écriture que nous donne Hubert Haddad.

PeintredEventailJardin

Il faudrait parler des descriptions minutieuses de ces fameux éventails, de ces scènes autour du lac Duji, de la tournure apocalyptique que prend le roman dans sa dernière partie mais je sens que je parle trop et je risquerai de gâcher la poésie du roman. Je ne résiste pas cependant à vous citer un autre passage en ouvrant le livre au hasard : « Soudain offert à l’œil comme une seule immense sculpture, le jardin donne enfin à comprendre certains secrets que la diversité colorée des végétaux ordinairement dérobe. Matabei a enfilé son ciré noir; sur le seuil de la baraque, il étudie les percées phosphorescentes du paysage au-delà des palissades, du côté des deux montagnes puis de la mer invisible. Chaque hiver, c’est la même surprise, comme s’il fallait recommencer à partir de rien la grande fresque du temps. il neige sur le monde comme sur la mémoire. » … que voulez-vous écrire après cela, surtout rien : lisez le roman, fermez les yeux, ouvrez votre imagination et partez à la rencontre du Peintre d’éventail.

-Le Peintre d’éventail – Hubert Haddad  – Editions Zuma
-Les haïkus du peintre d’éventail – Hubert Haddad  – Editions Zuma
- Pour en savoir plus sur l’auteur

Kaïro, l’angoisse de la solitude par Kiyoshi Kurosawa

Vous avez sûrement remarqué, il est une frustration étrange lorsque l’on vit dans un pays étranger et que l’on n’en maîtrise pas encore la langue. Nous sommes coupés de tout un pan de la culture du pays, presque plus accessible lorsque l’on vit à Paris, ville nipponophile abreuvée d’art, cinéma, romans, nourriture ou design japonais. Le cinéphile que je suis, se trouvait tout penaud en arrivant au Japon car je ne connaissais que très peu ce cinéma au rayonnement international et aux grands noms comme Ozu, Kurosawa, Miyazaki ou Kitano pour ne citer que ceux-là. J’ai donc décidé de rattraper le retard en faisant mes emplettes en France … pour vous faire ensuite partager les claques cinématographiques que j’ai prises.

kairoVisage

Commençons aujourd’hui par Kiyoshi Kurosawa, homonyme du plus célèbre Akira Kurosawa mais qui n’a aucun lien de parenté avec lui. Kiyoshi Kurosawa est le cinéaste phare d’une nouvelle génération succédant à « la nouvelle vague japonaise« , ses influences sont à chercher du côté du cinéma américain de Sam Peckinpah, Richard Fleicher ou Robert Aldrich mais aussi chez des auteurs européens comme Jean-Luc Godard ou encore Fedrico Fellini. C’est l’assimilation de ce cinéma mondial, à la fois de genre et d’auteur, son environnement japonais et son talent bien-sûr qui vont créer une patte unique, celle d’un maître du suspens et du fantastique, effrayant souvent mais réfléchi, toujours. C’est Cure, en 1997, un film qui allie thriller et ambiance fantastique, qui va le faire connaître dans de nombreux festivals internationaux. Kaïro en 2001, impose son sens du cadre et le place définitivement comme un maître de l’horreur. Il sera également à l’honneur avec le thriller, Jellyfish, en 2003 à Cannes. Il reviendra par la suite aux films de fantômes et réalisera Séance en 2004 puis Loft en 2006, année où Kaïro fait l’objet d’un remake américain produit par un grand nom américain de l’horreur Wes Craven (Pulse). Son acteur fétiche Koji Yakusho l’a accompagné tout au long de sa filmographie jusque Tokyo Sonata qui, dans un genre beaucoup plus dramatique, remportera le Prix Spécial du Jury dans la sélection Un certain Regard à Cannes en 2008. Ce film qui parle de la société japonaise et des difficultés sociétales et familales connaîtra un retentissant succès international. Kyoshi Kurosawa vient de réaliser pour la télévision japonaise une série à succès Shokuzai, qui vient tout juste de sortir sur les écrans en France, amis de France, foncez-y !

Mais c’est sur Kaïro que je souhaite m’appesantir ici. Kaïro est un film d’épouvante, un film fantastique mais c’est surtout une étude de la société nippone contemporaine. Le pitch tient en peu de mots : « Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l’inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient. »

Alors que le film date de plus de dix ans, Kiyoshi Kurosawa identifie parfaitement les dérives de notre société virtuelle. L’internet était encore balbutiant mais il explicite parfaitement le risque d’isolement engendré par ses communications virtuelles. Difficile de ne pas considérer Kurosawa comme un précurseur lorsque l’on observe les Tokyoïtes dans le métro. Tels des fantômes, ils sont en effet , quand ils ne dorment pas, plongés dans leur écrans. J’ai même assisté plusieurs fois à des scènes dans le métro où des collègues, des amis ou des couples ne communiquaient plus quasiment que par écrans interposés … ce phénomène d’isolement paradoxal, l’internet étant une toile censée relier tous les êtres est un phénomène qui me paraît de plus en plus inquiétant et l’allégorie du film est une brillante réflexion sur cette thématique.

Tasukete (たすけて), tasukete, tasukete … , « à l’aide » en japonais, est cet effrayant leitmotiv que répètent ces fantômes qui ne veulent pas subir la solitude dans laquelle les ont enfermés la mort mais aussi les vivants. Mais à bien y réfléchir, comme l’exprime l’héroïne mélancolique qui combat le positivisme de son compagnon de fortune, nous sommes de plus en plus seuls dans ce monde moderne et ces esprits ne le sont pas plus que nous. Solitude se dit d’ailleurs Sabishi en japonais, ce qui se traduit également par tristesse et, à voir la multiplication d’âmes solitaires à Tokyo , on peut légitimement s’inquiéter sur ce phénomène croissant. Le nombre de femmes qui vivent avec … leur animal domestique, les bars à bisous ou à calins (ceux-là n’ont aucune connotation sexuelle, il s’agit juste d’avoir du réconfort et une présence pendant quelques heures), les nekko bars (en voila un qui débarque à Paris : le café des chats), les bars où l’on peut louer des grands-parents pour quelques heures … la société nippone est en mal de communication tant l’individualisme, le travail, la réussite ont primés sur les valeurs pourtant shintoïstes comme la famille ou le respect des aïeuls.

kairo-smudge

Mais résumer Kaïro à une brillante allégorie sur l’angoisse de la solitude serait insuffisant, c’est également une extraordinaire mise en scène et un renouveau total du film d’épouvante. Pas d’effets superflus ici pour vous faire sauter au plafond, pas de musique pompière pour faire monter l’adrénaline, le peur dans Kaïro est insidieuse, elle vous fait progressivement frissonner pour atteindre un réel degré d’angoisse tel ce couple de vieux dans Mulholland Drive. Les trouvailles sont multiples comme cette tâche noire qui remplace les corps disparus, comme ce jeu sur les focales et ces tremblements de caméra qui rendent les mouvements des fantômes imprévisibles et effrayants. Avec très peu d’effets spéciaux spectaculaires, Kurosawa nous fait entrer dans le monde des revenants et, tout rationnel que l’on soit, on finit par accepter ce monde où humains et esprits ne font presque qu’un. Les jeux avec les différents écrans ayant un rôle primordial dans l’histoire, avec ces portes fermées par du ruban adhésif rouge qui s’ouvrent vers la zone interdite, sont magnifiques et preuves d’un grand sens du cadre.

Kaïro est une parfaite initiation pour mieux appréhender les affres société japonaise moderne et les croyances traditionnelles, la religion shintoïste étant fondée sur la présence d’esprits, les kamis. C’est aussi un délice pour se faire peur sans risquer la crise cardiaque.

Éteignez les lumières et laissez venir les fantômes …

Kaïro (2001) de Kiyoshi Kurosawa, distribué chez Arte Video

Pour approfondir :
- Critique du film dans un excellent blog de cinéma : Shangols
- Bio Wikipedia de Kiyoshi Kurosawa

Hiroshima mon amour : ode à l’amour et réflexion sur la guerre

Je n’avais jamais vu Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Mais ce titre avait une double résonance à mes oreilles. De par son oxymore troublant, il évoquait une histoire d’amour incroyable mais aussi la violence de la guerre. Et puis, il est aussi indirectement lié à mon amour pour le cinéma : cinéphilie que je dois à mes deux parents, et ici particulièrement à ma mère (elle préférerait que j’écrive Maman et, comme toute Maman qui se respecte, c’est la lectrice la plus assidue du blog de son fils, je rectifie donc tout de suite cet écart de langage !). J’ai des souvenirs fugaces de sa grande admiration pour ce film et du décret péremptoire que les hommes japonais étaient magnifiques, je comprends maintenant pourquoi même si elle a du être un peu déçue récemment pour sa première venue au pays du soleil levant :  Tous les hommes nippons ne ressemblent pas à Eiji Okada, désolé Maman …

Hiroshima-mon-amourPoster

Si je me suis décidé à enfin voir ce film, c’est aussi bien sur parce que vivant désormais au Japon, j’ai pensé qu’à la portée universelle du film pourrait s’ajouter l’intérêt du regard qu’Alain Resnais porte sur un Japon de la fin des années cinquante. Et puis, il y a Emmanuelle Riva. Emmanuelle Riva, c’est une incroyable actrice qui a principalement voué sa carrière au théâtre mais qui peut s’enorgueillir d’avoir traversé plus de cinquante ans de cinéma sous la direction de grands réalisateurs : pour Jean-Pierre Melville dans Leon Morin prêtre, pour George Franju dans Thérèse Desqueyroux et Thomas l’imposteur, pour Philippe Garrel dans Liberté, la nuit, pour Marco Bellochio dans Les yeux la bouche, pour Emmanuel Bourdieu dans Vert paradis, pour Krzysztof Kieslowski dans Trois Couleurs : Bleu, et tout récemment son magnifique rôle au côté de Jean-Louis Trintignant pour Michael Haneke dans Amour, excusez du peu ! C’est d’ailleurs ce dernier film qui 53 ans après Hiroshima mon amour crée un fil rouge invisible mais passionnant dans la carrière de cette grande dame : deux histoires bien différentes mais tout aussi puissantes sur ce sentiment que tant d’artistes et cinéastes ont tenté un jour de percer : l’amour.

Mais revenons donc au film d’Alain Resnais. 

L’histoire : Hiroshima, 1959, Une femme, ELLE et un homme, LUI, s’étreignent dans un hôtel. ELLE est venue tourner dans un film pour la paix à Hiroshima, LUI, japonais, ancien soldat et natif d’Hiroshima, est son amant. Pendant deux jours et deux nuits, ces deux amants vont s’aimer d’un amour fou mais condamné à ne pas durer. Pendant deux jours et deux nuits, ils vont se livrer totalement et se raconter, ELLE, survivante d’un amour passionnel de jeunesse avec un officier allemand sous l’Occupation, lui, rescapé de la guerre ayant perdu tous ses proches à Hiroshima.

Pourquoi faut-il voir ou revoir ce film aujourd’hui ?

Parce qu’il est une magnifique ode à l’amour, que ce soit les amours naissantes et obsessionnelles d’ELLE, qui narre à son amant japonais sa passion de jeunesse pour un officier allemand pendant la guerre. Rappelons-nous que nous sommes en 1959, seulement 14 ans après la fin de la guerre, et que grâce à l’écriture de Marguerite Duras et à la remarquable mise en scène d’Alain Resnais, on discerne comment l’absolu de l’amour n’a que faire de la guerre et des enjeux politiques. Cet amour impossible et obsessionnel qui sera frappé par l’opprobre et la honte après la guerre est filmé et raconté par Elle/Riva à Lui/Okada car, étranger mais surtout amoureux, il est le seul à pouvoir comprendre. Et c’est lorsque l’amant japonais comprend qu’il est et sera à jamais le seul récipiendaire de ce secret inavouable qu’il prend conscience de l’abandon total de sa maîtresse. C’est un message très simple mais d’une force absolue que nous livrent Alain Resnais et Marguerite Duras mais il est délivré avec grande finesse: L’amour ne parle qu’aux amoureux.

HiroshimaMonAmourPhoto1

ELLE et LUI, Nevers et Hiroshima, Emmanuelle Riva et Eiji Okada, dans Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais (1959)

Mais Hiroshima mon amour n’est pas qu’un film sur l’amour et ne peut pas se regarder que selon cet angle de vue. Dès le titre, nous devinons qu’il délivrera également un message politique. Alain Resnais, lui aussi toujours en activité plus de cinquante ans plus tard, avait d’ailleurs souhaité réaliser un documentaire sur Hiroshima à l’origine. C’est en constatant le nombre d’œuvres documentaires sur le sujet qu’il décida, bien lui en a pris, de réaliser un film de fiction. Mais l’angle politique est pour autant bien présent dans le long-métrage. Ainsi, le film commence par ce dialogue célèbre, extrait du livre/scénario de Marguerite Duras. En voici le tout début :

LUI: Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.

ELLE: J’ai tout vu. Tout. Ainsi l’hôpital je l’ai vu. J’en suis sûre. L’hôpital existe à Hiroshima. Comment aurais-je pu éviter de le voir ?

LUI: Tu n’as pas vu d’hôpital à Hiroshima. Tu n’as rien vu à Hiroshima.

ELLE: Je n’ai rien inventé.

LUI: Tu as tout inventé.

ELLE: Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour.

Même si ce long dialogue qui accompagne l’étreinte des amants et des images d’Hiroshima est, il faut bien le dire, très formel (nombreux sont ceux qui ont du mal à adhérer au style Nouveau Roman de Marguerite Duras), et peut faire peur au spectateur inattentif, il est indispensable au reste du film et au fur et à mesure que le dialogue va perdre en solennité pour gagner en intimité, le spectateur va comprendre que l’essentiel a été dit dans ces premiers échanges : de l’amour comme de la guerre, on peut survivre même si la force et l’absolu des sentiments présents rendent inimaginables l’oubli. S’agit-il d’ailleurs de l’oubli ou plus du temps qui passe, l’homme a cette incroyable faculté à se reconstruire de tout, du meilleur comme du pire.

Pourquoi, encore, ce film est-il indispensable ? Parce que c’est donc l’histoire de deux survivants, ELLE, survivante d’un amour fou dans sa ville de Nevers avec un officier allemand pendant la guerre. LUI, rescapé de la BOMBE, qui parce qu’il était paradoxalement un soldat, a échappé au sort de sa famille et des habitants de sa ville natale. En ce sens, sans jamais sombrer dans un pacifisme béat, le film expose toute l’absurdité de la guerre et l’extrême souffrance psychologique pour ceux qui en réchappent.

Parce qu’Alain Resnais fut un des premiers grands cinéastes à comprendre qu’il est impossible de montrer tout directement à l’écran. Comme, plus tard, dans Ombre et Brouillard, son autre grand film sur les atrocités de la guerre, il eut l’intelligence de traiter du thème de la bombe de manière détournée, en mettant à nu les souffrances de l’homme, son incapacité première à les partager. Comme l’amour impossible de NEVERS qu’il ne pourra appréhender que via ses sentiments pour sa maîtresse, ELLE ne pourra appréhender la bombe nucléaire que via le spectre de la souffrance de son amant.

Parce que, il faut le rappeler, ce film fut considéré comme un OVNI filmique en 1959. En atteste le témoignage du grand critique de cinéma Michel Ciment, présent lors de sa projection à Cannes :  « Avec Hiroshima, mon amour, j’ai eu la sensation de n’avoir jamais vu cela au cinéma, j’en tremblais. Resnais a fait avec ce film un peu comme Picasso avec Les Demoiselles d’Avignon. Il y avait là un objet cinématographique qui rendait tout le reste classique. Il y avait une réelle nouveauté qui m’avait à l’époque complètement électrisé. Cette réflexion sur l’histoire, le fait de mêler l’intime, qui d’ailleurs à l’époque avait beaucoup choqué, l’individuel au collectif, l’histoire et le destin individuel, dans un style absolument soufflant de fluidité m’a complètement bouleversé. J’ai eu l’impression qu’on ne faisait plus du cinéma de la même façon. » De la musique magnifique de Georges Delerue à la formidable osmose entre les deux comédiens, de la mise en scène élégante avec cette caméra qui déambule dans Hiroshima et Nevers avec beaucoup de douceur, jusqu’au montage révolutionnaire pour l’époque aussi qui n’hésite pas à alterner les flashbacks au fur et à mesure que le couple se livre l’un à l’autre, on a constamment l’impression de naviguer dans un rêve aux eaux troubles et néanmoins aux émotions si vraies.

HiroshimamonAmour2

Aussi, il faut bien le dire, si les documentaires furent peut-être nombreux à l’époque pour essayer de commenter et regarder l’indicible et l’inimaginable à Hiroshima et Nagasaki, force est de constater que rares sont les grandes œuvres qui témoignent de l’atrocité de ces deux bombes larguées par les Américains. Elles posent d’ailleurs un vrai questionnement, tristement remis au goût du jour avec l’accident de la centrale de Fukushima, même si les deux événements n’ont que le nucléaire pour lien (ni le nombre de morts, très peu dus à l’accident de la centrale pour Fukushima, ni la nature de l’événement etc.). Peut-être est-il naïf d’en parler ainsi et de nombreux cyniques ont rapidement affirmé que ces bombes avaient permis de mettre un point final à la seconde guerre mondiale. Mais, avec le recul, comment éluder la question et comprendre pourquoi les décisionnaires du largage de ces deux bombes n’ont pas été jugés pour crimes de guerre par un tribunal international ? On parle, même selon les estimations les plus faibles de chiffres dépassant les 100 000 civils assassinés, sans compter les milliers de morts de cancers et autres maladies induites par les radiations. Je reviendrai dans ce blog sur ce sujet, véritable déni de l’histoire pour ce qui est de mon opinion, malsain pour les États-Unis et le Japon et toutes les puissances détenant l’arme nucléaire ou souhaitant l’acquérir. Il est aussi intéressant de constater que ce déni de l’histoire fut accompagné d’un déni des crimes de guerre japonais commis dans toute l’Asie. Nombreux sont les tortionnaires japonais à avoir accédé à des postes de dirigeants après la guerre, cela avec l’accord tacite des Américains. Et le refus de la catastrophe et donc de ses conséquences par le gouvernement japonais a créé une génération de parias irradiés à Hiroshima et Nagasaki qui ont connu la double peine : celles des souffrances et des maladies et celles psychologiques d’être inexistants pour beaucoup de japonais tant le sujet était et reste tabou.

Au plaisir de cinéphile et à la magnifique réflexion sur l’amour et l’oubli, Hiroshima mon amour aura été pour moi un moyen détourné de me pencher sérieusement sur ce double déni japonais ainsi que sur l’abstraction coupable que représentent encore pour moi les mots Hiroshima ou Nagasaki aujourd’hui.

Liens utiles  :
- Excellente analyse du film
- Tu n’as rien vu à Hiroshima – Photos d’Emmanuelle Riva  – Édition publiée sous la direction de Marie-Christine de Navacelle avec la collaboration de Sylvette Baudrot, Alain Resnais et Emmanuelle Riva – Collection Haute Enfance (Albums), Gallimard
- Article Wikipedia assez complet sur les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki

Sophie Calle – Pour la dernière et pour la première fois – au Hara Museum

Dans un petit mais néanmoins captivant musée, le Hara Museum, à quelques encablures de l’immense gare de Shinagawa, se tient en ce moment une double exposition de l’artiste française, plasticienne, photographe et écrivaine Sophie Calle qui s’interroge sur le sens de la vue. D’une part, avec la directrice de la photographie Caroline Champetier, elle met en scène et expose des hommes qui découvrent pour la première fois la mer. D’autre part, elle photographie, recueille les témoignages et interprète avec ses propres photographies les dernières images en mémoire d’aveugles avant qu’ils n’aient perdu la vue. Ce double travail, ainsi que les questions entremêlées qu’il suscite, engendre une passionnante réflexion sur la vision et l’image pour les spectateurs.

SophieCalleAfficheExpo

Sophie Calle est une artiste de l’intime qui aime utiliser sa propre vie comme objet d’étude. C’est aussi une femme qui, après avoir été une femme engagée dans diverses luttes politiques et féministes, cherche à utiliser tous les médias, écriture, photographie, vidéos, installations, pour avancer dans son cheminement. Mais l’autre, spectateur ou objet de ses études à mi chemin entre œuvres d’art et enquêtes documentaires, est aussi au cœur de son travail. Et les paroles, photographies ou perceptions des hommes/femmes rencontré(e)s sont souvent partie intégrante de son œuvre, Sophie Calle n’étant « plus qu' »une réalisatrice, mettant en scène et créant un lien jusqu’alors invisible entre ces inconnus. Un des thèmes récurrents de l’artiste est l’absence et cette exposition en est une parfaite illustration.

Comment est née cette double exposition ? Sophie Calle, qui a souvent joué de l’art de voir sans être vu, s’était déjà interrogée sur le rapport à la beauté des aveugles. Elle avait demandé à des aveugles de naissance pour une exposition en 1986, Les Aveugles, quelle était pour eux l’image de la beauté. Elle avait ensuite poursuivi son travail en faisant parler les Aveugles sur la notion de couleur et en mettant en parallèle ce travail aux travaux sur les monochromes de grands artistes contemporains. Un enfant aveugle lui dit par exemple que sa couleur préférée était assurément le vert car à chaque fois qu’il aimait quelque chose, feuille, herbe etc., on lui disait ensuite que c’était vert.

Mais c’est encore Sophie Calle qui parle le mieux de son exposition : Je suis allée à Istanbul. J’ai rencontré des aveugles qui, pour la plupart, avaient subitement perdu la vue. Je leur ai demandé de me décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. La Dernière Image, réalisé en 2010 à Istanbul, historiquement surnommée « la ville des aveugles», donne la parole à des hommes et des femmes ayant perdu la vue, pour les interroger sur la dernière image qu’ils ont en mémoire, leur dernier souvenir du monde visible. »

LaDerniereImage

La Dernière Image (détail), 2010, color photograph ©ADAGP, Paris 2013
Courtesy Galerie Perrotin,Hong Kong & Paris – Gallery Koyanagi, Tokyo

Ce sont donc 13 portraits, 13 histoires et des photographies de Sophie Calle qui, non seulement photographie et met en scène ces hommes et femmes qui ont perdu la vue mais interprète aussi via la photographie et les jeux de focale la dernière image qu’ils décrivent. Au delà de l’émotion dégagée par chacune des histoires de ces personnages, c’est une très belle réflexion sur  la mémoire. Si l’on se rappelle que l’absence est au cœur du travail de Sophie Calle, il semble ici qu’il s’agisse d’un combat contre l’absence et surtout contre l’oubli. Une femme explique par exemple avec ses mots sobres qu’elle a tout oublié, y compris le visage de ses enfants. Seul le visage de son mari persiste, visage qu’elle s’applique à caresser et toucher tous les jours de peur qu’il disparaisse un jour aussi. Un autre raconte que parmi les nombreuses images qu’il garde en tête, la plus belle et la plus marquante est celle de la gare du détroit du Bosphore et son horloge qu’il regardait tout le temps quand il arpentait les eaux stambouliotes dans sa vie précédente. A chaque portrait, des histoires différentes : des accidents effrayants comme celui de ce chauffeur de taxi qui reçut un coup de pistolet d’un mafieux et dont les dernières images resteront à tout jamais celles de la peur et de la bêtise humaine mais aussi des situations beaucoup plus banales mais néanmoins bouleversantes où le flou puis le néant a progressivement pris le dessus.

La deuxième partie de l’exposition est une installation. C’est en préparant La Dernière Image que lui est venue l’idée de Voir la Mer : « À Istanbul, une ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. J’ai filmé leur première fois.’ Mais elle s’est aussi rappelée de l’interview d’un aveugle lors de sa première exposition sur ce thème en 1986. A la question qu’elle posait à des aveugles de naissance – quelle est votre plus belle image ? – Un aveugle qui, lui, avait eu « la chance » de connaitre la vue lui fit cette magnifique réponse : « La plus belle chose que j’ai vu, c’est la mer, la mer à perte de vue« .

Dans une installation minimaliste, Sophie Calle nous donne donc à voir dans une même pièce 11 vidéos de personnages qui découvrent la mer pour la première fois. Face à la mer mais filmés de dos, pour éviter le pathos, on les observe face à l’infini et l’absolu de l’Océan et au son si particulier des vagues et du ressac.  Apres des secondes qui paraissent une éternité, ils se tournent et l’on découvre alors leur visage qui vient d’absorber cette plénitude de l’inconnu. L’émotion vient alors doucement en même temps que ces visages nous rappellent nos propres expériences face à la découverte de la beauté.

En sortant de cette belle exposition, vous pourrez profiter du jardin intérieur et apprécier ses sculptures d’art moderne depuis le Café d’Art qui le surplombe. Et de retour vers la gare, vous pourrez faire un très léger détour par le jardin Gotenyama attenant a l’Hôtel Laforet, nouvel exemple de l’art paysagiste japonais.

Sophie Calle – Pour la première et la dernière fois , jusqu’au dimanche 30 juin 2013.

Hara Museum of Contemporary Art
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h (fermeture des portes a 16H30), les mercredi de 10h à 20h (fermeture des portes à 19H30)
4-7-25 Kitashinagawa, Shinagawa-ku Tokyo 140-0001
Tél. : 03-3445-0651
 

Liens utiles  :
AveuglesSophieCalle- Un article (wikipedia) très complet sur le travail de Sophie Calle
- Un autre article (Les Inrocks) sur la mise en scène de l’enterrement de sa mère
- Le Jardin Gotenyama

-Un beau livre regroupe ses différents travaux sur les aveugles : Aveugles aux éditions Actes Sud. Ce livre triptyque, également destiné aux aveugles, reprend les trois expositions qu’elle a consacrées au sujet : Les aveugles en 1986, La couleur aveugle en 1991 et la dernière image en 2010. Un article, issu d’un site, Lire dans le noir, et d’une association éponyme, consacrés à la lecture pour les aveugles en parle très bien ici

Les Iris du musée Nezu – Rateaux et pinceaux pour magnifier la nature

Pour quelques jours encore, les Tokyoïtes peuvent venir admirer les iris du Musée Nezu … pas seulement ceux du magnifique jardin mais aussi ceux des célèbres paravents de Kōrin Ogata ou Ichinojō (尾形 光琳), peintre du XVIIIème siècle, inscrit dans la lignée du grand maitre de la peinture décorative, Sotatsu . A l’instar des jardins Giverny qui permettent de mieux comprendre le travail de Claude Monet , le musée Nezu, ses collections et son jardin, sont un extraordinaire témoignage de l’art et du raffinement japonais, qu’il s’agisse de l’interprétation artistique de la nature ou de sa manière unique de l’agencer.

IrisOgataKorin

Les Iris de Korin Ogata, Période Edo, XVIIIème siècle

Mais avant de parler de cette exposition, parlons un peu du Musée et de son jardin, tant il est exceptionnel et surprenant. Après avoir arpenté les rues très chic d’Omote-sando, aux bâtiments modernes et singuliers comme la tour Prada, l’Immeuble Cartier ou le bâtiment Omega, aux belles vitrines inabordables comme celle d’Issey Miyake, le Musée Nezu, au design moderne et épuré, associant bambous et matériaux modernes, fait sortir le badaud de cette ambiance consumériste  pour entrer dans une atmosphère d’apaisement et d’harmonie. Et cette sensation n’est pas due au hasard : l’architecte qui a modernisé le musée Nezu, est Kengo Kuma, qui vient tout juste d’inaugurer l’audacieux Fonds Régional d’Art Contemporain à Marseille et la Cité des Arts et de la Culture de Besançon  et est également à l’origine, entre autres, de la magnifique Great Wall Bamboo House. Encore plus que sur d’autres de ses projets architecturaux, il a voulu transmettre le wa japonais, en vogue chez les architectes japonais du XXIème siècle.

NezuGarden2

Qu’est-ce que le Wa ? C’est le plus ancien nom connu du Japon que l’on rattache au kanji, , et qui a pour signification dans son sinogramme dérivé utilisé par les Chinois,   harmonie, paix, équilibre. (sources wikipedia). Datant du VIIème siècle, ce concept du Wa consiste à éliminer tout élément de discorde pour atteindre une harmonie parfaite. Transcrit dans l’architecture et le design contemporains japonais, le wa pose les questions du moyen – Comment construit-on dans le respect de l’environnement par exemple ? – et de la fin – Utiliser le design à des fins non consuméristes par exemple. Du design lumineux et épuré du bâtiment au corridor en tubes de bambous jusqu’aux plus petits détails (même les sièges pour se reposer et mieux observer les œuvres sont élégants, confortables et se fondent dans l’ensemble), tout est mis en place pour faire vivre au visiteur une expérience sereine et jubilatoire qui lui permettra d’apprécier d’autant mieux les œuvres présentées.

NezuGarden1

NezuGarden3Quant au jardin, il s’inscrit dans la formidable culture paysagiste japonaise et doit son existence au fondateur du musée, Kaichiro Nezu, politicien et industriel japonais surnommé roi des chemins de fer durant sa longue présidence de la société Tobu. Nezu était un grand amateur de chanoyu (茶の湯), cérémonie du thé, et collectionneur de tout ce qui pouvait s’y connecter. Il a fait créer ce jardin, son étang et ses maisons de thé (chashitsu, 茶室), en hommage à cet art typiquement japonais (les Chinois qui ne sont pas en reste me pardonneront !). Se promener au milieu de ce jardin est un véritable enchantement qui en dit long sur l’art de maitriser la nature et surtout de la magnifier.

En y déambulant, je n’ai pu cependant oublier cette formidable planche d’Idees Noires de Franquin. Il y a certes un art incroyable dans ces jardins mais il est amusant de se dire que ces harmonies exceptionnelles sont tout sauf naturelles mais plutôt symboliques de la main mise de l’homme sur la nature comme en témoigne le magnifique étang aux Iris.

BonsaiFranquinIdeesNoires

©2001 André Franquin – Editions Audie- Fluide Glacial pour les Idées Noires

Mais cet interlude un peu moins lumineux ne nous fera pas oublier  la double passion de Claude Monet pour la peinture et le jardinage. Son domaine de Giverny était à ce titre un double sanctuaire et il n’est pas étonnant de découvrir que l’impressionniste était un grand collectionneur d’estampes japonaises, parmi lesquelles de nombreuses œuvres d’Utamaro, Hokusai et Hiroshige.

Mais voilà, le musée n’est pas seulement ce jardin aux multiples recoins, sculptures et surprises qui mérite d’être visité aux différentes époques de l’année, c’est aussi un sanctuaire pour une très grande collection d’œuvres d’arts japonaises et asiatiques. L’exposition temporaire National Treasure Irises Screens – Rinpa Splendor, qui met en avant paravents, estampes, laques, porcelaines, art de la calligraphie de l’École de peinture décorative Rinpa en est un exemple parfait.

Cette école fut créée par les artistes Hon’ami Kōetsu et Tawaraya Sōtatsu au debut du XVIIème siècle et connut son age d’or avec les frères Kōrin et Kenzan Ogata quelques cinquante ans plus tard. Le paravent aux Iris de Korin Ogata, celui des fleurs aux quatre saisons d’un peintre anonyme en sont deux des œuvres phares.

UkifuneTheTaleofGenji

Quant à Ukifune, issu du conte de Genji, également peint au XVIIème siècle et sur un paravent à six panneaux, il est amusant hormis le plaisir que l’on prend à observer la poésie et la maitrise des perspectives qui donne vie à la scène, de constater l’étonnante actualité de l’œuvre : le conte narre en effet les mésaventures d’un pêcheur chinois face à un bateau japonais qui va être renvoyé sur ses cotes par la colère des dieux, si je vous dis Senkaku/Diaoyu, ça vous dit quelque chose ?

Mais la taille relativement modeste du Musée Nezu permet d’explorer également ses collections permanentes. Je ne m’y étendrai pas ici mais sachez que vous y trouverez notamment une collection exceptionnelle de bronzes chinois de la dynastie Shang (XIIIème – XIème siècle av. JC), des céramiques, de la magnifique vaisselle japonaise et de formidables statues de Bouddhas et autres Bodhisattvas.

National Treasure Irises Screens – Rinpa Splendor, jusqu’au dimanche 19 mai 2013 au Musée Nezu.

Musée Nezu
Ouvert tous les jours de 10h à 17h (fermeture des portes a 16H30)
6-5-1 Minamiaoyama, Minato-ku Tokyo 107-0062
Tél. : 03-3400-2536
 

Liens utiles  :
- La Fondation Claude Monet à Giverny
- Plus d’informations sur Kōrin Ogata
- Les collections japonaises du Musée Guimet

Kafka sur le Rivage – Plongée surréaliste dans l’univers de Murakami

Haruki Murakami est un auteur que l’on ne présente plus. Il fait partie des rares écrivains japonais à connaitre un succès phénoménal non seulement sur son archipel mais aussi un peu partout dans le monde. Son dernier roman, Le Sans Couleur Tasaki Tsukuru et ses années de pèlerinage, paru à plus d’un million d’exemplaires au Japon, a d’ailleurs créé le mois dernier des files d’attente digne de la sortie d’un nouvel iPod. Je n’avais jusqu’ici lu que son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, intéressant pour tous les coureurs amateurs et pour mieux cerner le personnage mais peu représentatif de son style. C’est donc avec curiosité que je décidais d’entrer dans son univers par une de ses œuvres les plus abouties au dire de beaucoup : Kafka sur le rivage, 海辺のカフカ (Umibe no Kafuka). Quelques 600 pages plus tard, la magie avait opéré.

Kafka_sur_le_rivage

Kafka sur le Rivage d’Haruki Murakami aux éditions Belfond 10-18

Résumer en quelques lignes le roman serait faire injure à l’exceptionnelle richesse des thèmes abordés et à la poésie qui ne cesse de couler de la pointe du stylo de Murakami. Ce court article a simplement pour vocation non pas de faire une analyse poussée du roman mais plutôt de donner envie aux lecteurs de plonger à leur tour des rivages de la réalité vers les profondeurs de l’imagination de l’auteur.

Le roman suit les trajectoires de deux personnages. Premier de ces deux protagonistes, Kafka, un jeune homme de quinze ans, brillant et lunatique, solitaire mais en manque d’affection, fuit son père et sa terrible prophétie aux accents de dramaturgie grecque (tu tueras ton père, violeras ta sœur et coucheras avec ta mère).  Un enfant corbeau, part conflictuelle de sa conscience, joue un rôle comparable à celui des chœurs des tragédies athéniennes. Il expose les pensées mais aussi le destin  – inéluctable ? –  de Kafka et sert de respiration au récit. Inconsciemment en quête de son passé mystérieux, la fugue errante de Kafka va le mener de Tokyo vers la bibliothèque d’une petite ville de l’ile de Shikoku. Les rencontres qu’il y fera et les événements qu’il y vivra lui ouvriront les clés de son passé et par là-même de son avenir. Le deuxième personnage principal, Nakata, vieil homme amnésique depuis un accident non élucidé durant son enfance, décide lui aussi de prendre la route, suivant son instinct. Dépourvu d’intelligence au sens rationnel du terme, Nakata est doté de pouvoirs inaccessibles aux communs des mortels. Il dialogue notamment avec les chats et déclenche des événements surnaturels. Les trajectoires de Kafka et Nakata finiront par se croiser dans un récit où le hasard n’est pas totalement aléatoire ni le destin totalement inéluctable.

Umibenokafukabykits

Umibe no Kafuka par Kitsune Bara

Ce roman est un bonheur pour le lecteur à plusieurs titres. Mélange des genres, il propose une intrigue déroutante et sinueuse dont la route a une finalité autant que ses chemins de traverses sont poétiques. Le fantastique et le surréalisme permettent aux personnages de Murakami de sortir d’un quotidien banal et souvent mélancolique. C’est le cas par exemple de Hoshino, jeune chauffeur routier qui va aider le vieux Nakata dans sa quête. L’auteur excelle à la fois à décrire son morne quotidien et la jubilation qui va naitre de cette aventure hors des sentiers du réel. Si la notion bouddhiste / shintoïste  « d’effet papillon » – toute action a une répercussion – est très présente dans Kafka sur le rivage, on ne peut s’empêcher de penser que son passé de traducteur d’auteurs américains modernes l’a également beaucoup influencé. A maintes reprises, l’univers de Murakami rappelle celui de Moon Palace ou de La musique du hasard de Paul Auster. La solitude, souvent présente dans l’univers de ce dernier, est d’ailleurs un des thèmes essentiels de Kafka sur le rivage. Mais la richesse et l’originalité du style de Murakami lui permettent de nous rendre tout aussi vibrant l’amour incestueux de Kafka que savoureux, les dialogues entre Nakata et les différents chats qu’il croisera sur son passage et drolatique, l’épopée nocturne de Hoshino aux côtés d’un Colonel Sanders, logo de Kentucky Fried Chicken réincarné en divinité désopilante.

Quand vous aurez fini les dernières pages de Kafka sur le rivage, l’enfant corbeau qui est en vous restera encore longtemps aux cotes de Hoshino, Nakata, Mademoiselle Saeki et Kafka. Mais en plus de vous donner envie d’ausculter les méandres de son incroyable imagination à travers de nouveaux romans, Haruki Murakami est un formidable passeur de culture. Via ses protagonistes, ici le bibliothécaire Oshima et le chauffeur Hoshino, Murakami le mélomane et amoureux des livres, nous donne envie de lire ou relire Kafka, Rousseau, Nietzche, tragédiens ou philosophes grecs, auteurs japonais en écoutant du jazz ou de la musique classique.

Alors, n’attendez plus, mettez-vous le trio à l’Archiduc de Beethoven (vous comprendrez plus tard pourquoi) et commencez ce roman envoutant !

Les kanjis dans la tête

Vous avez envie de vous immerger dans la culture nippone, vous êtes en train d’apprendre le japonais, les hiraganas et katakanas ne sont plus un mystère pour vous mais les kanjis présents partout dans votre quotidien vous intriguent et vous avez envie d’en déchiffrer tous les mystères :  Les kanjis dans la tête est une méthode remarquable pour mémoriser ces idéogrammes qui nous fascinent autant qu’ils nous effraient de prime abord.

LesKanjisdanslateteLe japonais présente ceci d’extraordinaire pour un occidental pas particulièrement doué en langue que la prononciation de la langue est d’une grande simplicité. En effet, alors que la langue japonaise a emprunté le vocabulaire et l’écriture aux Chinois dès le VIIe siècle, la phonologie de la langue indigène japonaise n’a pratiquement pas changé. Le systeme vocalique se limite à cinq voyelles courtes A I U E O, et deux voyelles courtes contiguës ne peuvent former qu’une voyelle longue ou une répétition du son mais il n’existe ni diphtongue ni voyelle nasale. Par ailleurs, il existe deux semi-voyelles Y et W et seulement 13 consonnes (5 sourdes, 5 sonores et 3 nasales). Hormis la consonne N nasale, toutes les consonnes sont suivies d’une voyelle, ce qui réduit énormément le chant phonétique. (très bonne synthèse wikipediesque sur cette page). Enfin, et ce n’est pas la moindre des différences avec le cantonais ou le mandarin, le japonais n’est pas une langue tonale.
Tout ceci pour mieux comprendre pourquoi le japonais oral est facilement accessible aux occidentaux et surtout pourquoi les Japonais sont de leur coté souvent très mauvais pour parler les langues étrangères.

Mais une fois les premiers balbutiements réussis pour vous exprimer sommairement en japonais, beaucoup seront tentés d’y adjoindre si ce n’est la maitrise de l’écriture, à tout le moins une découverte des kanjis. C’est là que la méthode de James W. Heisig, Remembering the Kanji, adaptée en français par Yves Maniette sous le nom Les Kanjis dans la tête, prend tout son sens.  Ce livre propose en effet l’apprentissage de l’écriture et du sens (pas de la prononciation) de 2000 kanjis par un procédé original, à la fois ludique et efficace … par honnêteté, je dois concéder, que ma fumisterie ne m’a pas autorisé à me rendre compte par moi-même de l’efficacité de la méthode !

Mes excuses préalables aux spécialistes des kanjis et des idéogrammes chinois, je n’ai aucune culture étymologique de ces écritures et beaucoup penseront surement qu’il faut user de méthodes d’apprentissage plus rigoureuses et systématiques (par clé ou par composant par exemple, par nombre de traits ou bien encore en suivant le rythme d’apprentissage de l’école japonaise), il s’agit ici uniquement de partager avec tous cette approche originale et ludique.

Les orateurs antiques faisaient appel a une mémoire compartimentée pour se remémorer leurs discours

Pour comprendre le concept qui guide cet apprentissage, il faut se référer a l’introduction d’Yves Maniette qui cite lui-même l’ouvrage de Frances Yates, L’art de la mémoire, expliquant comment les orateurs grecs construisaient un espace tridimensionnel, y plaçant mentalement des objets en relation avec chaque point-clé de leur discours, afin de le mémoriser et de l’ordonnancer : « Cela fait, dès qu’il s’agit de raviver la mémoire des faits, on parcourt tous ces lieux tour à tour et on demande à leur gardien ce qu’on y a déposé. Nous devons penser à l’orateur antique qui parcourt en imagination son bâtiment de mémoire pendant qu’il fait son discours, et qui tire de lieux mémorisés les images qu’il y a placées. La méthode garantit qu’on se rappelle les différents points dans le bon ordre, puisque l’ordre est déterminé par la succession des lieux dans le bâtiment. »

Et, Yves Maniette d’ajouter : « Partant de cette idée, on peut imaginer que si l’on parvenait a trouver au sein des kanjis un nombre limité d’elements graphiques, et si l’on en faisait une sorte d’alphabet, assignant à chacun d’entre eux un objet et une signification, on pourrait faire agir ces objets les uns sur les autres, creant des tableaux imaginaires complexes qui permettraient de surmonter le handicap constitué par une mémoire visuelle peu fidèle. La méthode Heisig consiste donc à apprendre graduellement cet alphabet graphique constitué de composants qui correspondent aux clés en suivant l’étymologie (on dénombre officiellement 224 clés) puis à apprendre les kanjis en créant des histoires autour de l’association de composants qui les forment. « A chacun de ces composants, nous attribuerons un objet et son nom, de meme que chaque lettre de l’alphabet porte un nom. La différence notable entre notre alphabet graphique et notre alphabet conventionnel reside dans le fait que chaque element aura aussi une valeur semantique. En les associant l’un avec l’autre, nous obtiendrons des kanjis ainsi que de nouveaux composants, et pourrons ainsi construire des caractères plus complexes. »

Dit autrement, cette méthode trouve son efficacité du fait qu’elle fait appel aux deux hémisphères du cerveau. La partie analytique qui va retenir un nombre limité de clés/composants avec une signification correspondante et la partie qui fait appel à l’imagination et à la créativité qui va créer des histoires associant plusieurs composant pour accéder à un niveau plus complexe de kanjis.

Peut-être que certains se sont perdus en route, cela sera beaucoup plus parlant avec deux exemples concrets :

RisqueKanjiCe kanji signifie risque. Lorsque vous l’apprendrez selon la méthode Heisig, vous aurez appris au préalable le kanji qui signifie jour ou soleil (arrondissez tous les angles et imaginez un sourire au milieu de cette sphère, vous retrouverez le soleil de votre enfance) et le kanji qui signifie œil (à nouveau, il suffit de se souvenir que les kanjis ne peuvent pas être ronds. De même que la bouche est représentée par un carré, on imagine facilement ici un globe oculaire avec la pupille représentée par les deux traits centraux). L’association de ces deux kanjis, sous forme de composants de ce nouveau kanji, va rapidement nous mener à la signification de risque grâce à une petite historiette : pensez en effet (je paraphrase le livre) à la recommandation de vos parents de ne jamais regarder directement le soleil, au risque de vous bruler les yeux et vous aurez alors définitivement ancrer la signification de ce kanji sans grand effort de mémorisation en imaginant cet œil qui regarde vers le soleil .

ProspereKanjiFacile à première vue de confondre ce kanji avec le précédent et c’est tout le risque de la mémorisation globale qui ne fait appel essentiellement qu’à la mémoire visuelle. Ce kanji signifie prospère. Mais si nous reprenons nos composants, nous avons donc ici une double manière de le mémoriser : tout simplement en imaginant un jour ensoleillé qui reprend les deux significations de ce composant et que l’on associera facilement de manière imagée a un jour prospère et donc a la signification du kanji. Pour être sur de ne pas l’oublier, on pourra imaginer une journee improbable avec deux soleils qui serait le comble de la prospérité !

TableauKanjiJaponais

Mais c’est du Chinois ! Non, des kanjis japonais (inspirés bien-sur des idéogrammes chinois)
qui n’auront bientot plus de mystère pour vous grâce à la méthode Heisig

En plus de sa face ludique, cette méthode permettrait donc de s’approprier la signification des kanjis plus rapidement et avec moins d’efforts. Elle présente en plus l’avantage d’être adaptable puisque rien ne vous empêche, bien au contraire, de personnaliser les histoires avec vos propres astuce mnémotechniques qui vous permettront d’associer les composants pour retenir les kanjis. Toutefois, elle ne vous épargnera pas de l’assiduité nécessaire à l’apprentissage. Mais à raison d’une dizaine ou vingtaine de kanjis par jour, les plus motivés peuvent espérer un apprentissage des 2000 kanjis qu’elle propose en six mois. Cependant, deux nuances de taille :

1. Même en connaissant ces 2000 kanjis, la langue écrite sera encore loin d’être maitrisée. En effet, Les kanjis, s’ils ont un sens propre, ne constituent la plupart du temps pas des mots en tant que tels. C’est leur association entre eux et avec les signes syllabiques japonais (hiraganas et katakanas) qui va former les mots et les phrases. Par exemple, le mot bibliothèque s’écrit à l’aide de trois kanjis 図書館 (toshokan, en romaji,  としょかん, en hiragana), le premier signifiant carte, le second, écrire, le troisième signifiant résidence ou bâtiment. Il s’agit donc étymologiquement du bâtiment où l’on écrit les cartes … mais il s’agit ici d’un exemple simple !

2. Cet ouvrage passionnant vous ouvrira une première porte vers le monde magique des kanjis mais il ne s’agit que du vestibule ! En effet, outre la première nuance de taille, il ne vous permettra pas de les prononcer, les kanjis ayant une multitude de prononciations selon le contexte. Un Chinois débarquant au Japon sera par exemple pratiquement à même de lire et comprendre globalement le journal (hormis les hiraganas et katakanas) mais dans l’impossibilité de converser avec un Japonais (comme, si je ne me trompe, dans certains pays arabes qui partagent la langue écrite mais pas la langue orale). De la même manière qu’ils ont assimilé de nombreux mots anglais mais avec leur prononciation (un lit sera un bedo, une cuillère une soupoun, une table une teburu), ils ont assimilé logiquement les sons des idéogrammes chinois pour les adapter à leur phonétique. On parle alors de lecture ON ou ON-yomi. « Le passage du phonème chinois au phonème japonais ne s’est pas fait sans mal (les deux langues étant très différentes). Les tons ont disparu, certains sons se sont transformés. À cela, il faut ajouter le fait que les emprunts ont été faits à différentes époques et à différents dialectes chinois, et que les deux langues ont évolué » (source wikipedia). Tandis que pour les verbes ou autres adjectifs, ils utilisent une lecture japonaise, KUN ou KUN-yomi, le kanji ayant une retranscription sonore uniquement pour le radical, la fin du mot (conjugaison, déclinaison) étant écrite et prononcée à l’aide des hiraganas.

Mais ne vous découragez pas par ma prose trop alambiquée. Le livre est beaucoup plus pédagogique et ludique. N’hésitez pas, la lecture de ce livre, par bribes pour découvrir ou reconnaitre un kanji, ou systématique pour les apprendre, est un pur moment de plaisir presque aussi addictif que le chocolat. Les Kanjis dans la tête ou comment démêler le casse-tête de ces signes fascinants.

Les Kanjis dans la tete d’Yves Maniette
Adaptation francophone de Remembering the Kanjis par James W. Heisig

Où se le procurer à Tokyo :
- Librairie Omeisha

Quelques liens utiles :

- Le site d’Yves Maniette où il propose la preface et les premieres pages du livre en lecture libre
- Remembering the Kanji pour les anglophones
- Un blog amusant qui raconte l’apprentissage des kanjis par cette méthode et du japonais façon geek

デザイン あ, le b-a ba du design au 21_21Design Sight

デザイン あ (Design Ah !) est une exposition qui se tient au 21_21 Design Sight, l’unique musée japonais entièrement consacré au design dans les jardins du complexe Mid-Town a Roppongi. Cette exposition est née d’une émission pédagogique sur la NHK pour sensibiliser jeunes et moins jeunes au design. Succès aidant, les initiateurs de ce programme ont décidé d’en faire une exposition interactive qui permet d’apprivoiser les notions de bases du design tout en s’amusant.

デザインあ

Design Ah ! en Version Originale
Le mot design en japonais, qui a été emprunté a l’anglais,
se prononce dizaiin et s’écrit donc en katakana

, en hiragana (l’alphabet syllabique japonais), désigne la syllabe a. Il est donc comme la première lettre de l’alphabet que vont apprendre les enfants japonais à l’école, en même temps qu’ils apprennent leurs premiers kanjis. Comme pour tout kanji, hiragana ou katakana (alphabet syllabique japonais qui est utilise pour les mots d’origine étrangère), deux éléments sont primordiaux dans l’écriture : le nombre de traits utilisés pour un caractère et l’ordre pour réaliser ces traits. se constitue de trois traits, un premier horizontal, un second vertical qui croise le premier puis une boucle qui vient croiser à son pied deux fois le trait vertical. C’est à partir du dessin tout simple de ce hiragana et du son encore plus basique qu’il désigne que les créateurs du projet ont imaginé toute une série d’images, sur papier ou animées, de dessins, de sons, d’expériences interactives pour faire comprendre aux enfants et aux plus grands que le design est partout.

Passionnante et ludique, l’exposition fourmille d’expériences sensorielles et de jeux qui font appel à l’esprit créatif des visiteurs :

==> Devant un mur, les visiteurs sont invités à bouger, à danser, chaque corps étant repéré par des cameras et des capteurs et immédiatement représenté sous forme de , on assiste alors à une danse des qui prennent vie …

==> ailleurs, de mini-ateliers proposent de reproduire des origamis (art du pliage du papier qui s’est propagé dans le monde entier) ou des furoshikis (technique japonaise traditionnelle d’emballage en tissu utilisée pour transporter des vêtements, des cadeaux, le bentō,,etc.) en suivant pas à pas les pliages proposés par deux mains sur un écran. La vidéo ci-dessous n’est pas empruntée à l’exposition mais je ne résiste pas de vous la montrer pour que vous mesuriez l’adresse des Japonais au pliage … messieurs, plus besoin de perdre du temps pour plier ses T-shirts :

==> dans une salle, sont projetés sur quatre murs des images fixes ou en mouvement qui proposent des séquences autour du あ, autour des formes, autour des chiffres, expériences tout autant visuelles que sonores.

==> plus loin, un objet est présenté tel un modèle aux visiteurs, dessinateurs en herbe, qui peuvent en composer leur propre interprétation sur les différents ipad qui entourent l’objet. Les dessins réalisés sont en suite directement intégrés à un mur d’images géant mitoyen.

あvaisselle

Le design japonais dans les objets et la nourriture du quotidien.
Vous connaissiez « Tout est bon dans le cochon » …
Au Japon, c’est plutôt « Tout est beau dans le bento ! »

==> des objets de la vie courante ou de la gastronomie japonaise : vaisselle, baguettes, sushis … sont mis en valeur par leur démultiplication ou leur assemblage pour réveiller les sens du visiteur qui oublie souvent de voir dans son quotidien la beauté qui l’entoure.

Les expériences, créations sont trop nombreuses pour toutes les énumérer ici mais cette exposition est une véritable réussite et prouve combien les Japonais peuvent être inventifs et novateurs. Vous pouvez en tester quelques unes sur leur site comme celle-ci, le chant des. Et à voir comme les adultes sont tout autant partie prenantes que les enfants, les Japonais nous donnent une leçon sur l’importance de garder son esprit enfantin et joueur, libéré de tout carcan. Peut-être est-ce justement parce qu’ils souffrent de règles trop strictes lorsqu’ils sont au travail ou dans certains contextes familiaux mais ils démontrent en tout cas ici un bel élan créatif : les paradoxes du Japon n’ont pas fini de nous surprendre.

ah_exhibitsDesign Ah! jusqu’au dimanche 2 juin 2013

21_21 Design Sight, Midtown, Roppongi
Ouvert tous les jours sauf mardi, de 11H à 20H (Fermeture des portes à 19H30)

Tokyo Midtown, 9-7-6 Akasaka, Minato-ku,
Tokyo, Japon, 107-0052
Tél. : 03-3475-2121
URL : http://www.2121designsight.jp/en/

Liens utiles  :
- 21_21 Design Sight Museum
- Projet デザインあ de la NHK avec plein de vidéos

Tokyo Sanpo, Balade dessinée à travers la capitale nippone

TokyoSanpoCoverFlorent Chavouet est un formidable illustrateur. Dans Tokyo Sanpo, il a croqué à l’aide de ses crayons, de son humour et de son sens de l’observation, la capitale nippone au gré de ses errances six mois durant lors de l’année 2006. Il est depuis revenu à de nombreuses reprises au Japon, terre d’adoption mais c’est sur cet ouvrage que nous nous attarderons aujourd’hui. Quoi de mieux que de reprendre les mots de l’auteur pour résumer le projet : « Il parait que Tokyo est la plus belle des villes moches. Disons qu’un Européen habitue aux vieilles pierres, n’y trouvera pas son compte en ruelles médiévales et quartiers historiques, mais il aura tout de même l’impression satisfaite d’avoir rempli ses yeux (et vidé son portefeuille). »

Vous habitez à Tokyo, vous avez résidé à Tokyo ou vous y avez simplement séjourné quelque temps, ce livre est obligatoirement pour vous. Plutôt qu’un guide exhaustif ou qu’un livre historique et documenté, il réussit le pari de vous faire comprendre des bribes du Japon et du Tokyo modernes sans se départir d’une grande humilité et d’un sens de l’humour à toute épreuve.  Quartiers par quartiers (uniquement ceux que l’auteur a suffisamment visités et pour diverses raisons appréciés), Florent Chavouet cartographie sa vision de Tokyo, délicieusement subjective avec l’œil d’un étranger qui, de plus, ne parlait pas le japonais. C’est donc presque un regard d’anthropologue amateur et amusé, jamais péremptoire mais plutôt complice et fasciné.

Si l’humour est présent à toutes les pages, il l’est au moins autant pour ironiser sur l’ignorance de l’auteur que sur l’étrangeté de ces habitants, de cette ville et de cette culture qu’il découvre. Sa manière de se mettre en scène plonge le lecteur dans une empathie totale car l’on rigole autant de certaines mœurs japonaises que de notre incompréhension face à elles.

TokyoSanpoPanoramique

Mais si ce carnet de croquis, ce roman graphique , cette balade dessinée (sanpo veut dire balade) à travers Tokyo (je ne sais comment l’appeler), est une véritable pépite, c’est aussi pour tous les micro détails si bien repérés et encore mieux retranscrits à travers quelques coups de crayons. Peut-être parce que Tokyo est à ce point visuel et coloré, tellement acidulé et contrasté,  le traitement au dessin naïf mais très détaillé se prête particulièrement à la ville et au pays.  Paradoxalement, la réalité du Japon semble plus proche de ces croquis que de photos qui ne transcrivent pas toujours autant la vie et l’animation derrière l’image.

Bref, un petit bijou sans prétention où il faut à tout prix se perdre à travers ses pages comme l’on se perdrait dans les quartiers et les méandres de Tokyo pour apprécier la gigantesque capitale nippone à sa juste valeur. Et a tout seigneur tout honneur, je laisserai également à l’auteur les mots de la fin :  » A mon retour en France, on m’a demandé si c’était bien la Chine. Ce à quoi j’ai répondu que les Japonais y étaient très accueillants. »

-Tokyo Sanpo de Florent Chavouet – Éditions Philippe Picquier
-Du même auteur et aux mêmes editions : Manabe Shima Un périple et une amusante aventure humaine sur une petite ile inconnue de l’archipel japonais

- Blog de Florent Chavouet