Cher Monsieur Fuji

Cher Monsieur Fuji,

Du haut de vos 3776 mètres et de votre âge canonique, je sais que je vous dois le plus grand respect. D’ailleurs, bien qu’endormi, on m’a dit que vous étiez toujours vivant et je ne voudrais provoquer chez vous une quinte de toux, votre dernière colère datant déjà de plus de 300 ans. Mais je dois vous confier tout de même mon désarroi depuis que j’ai osé chatouiller votre crâne poli par les intempéries.

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Le mont Fuji se reflète dans le lac Kawaguchiko, une des 36 vues du Mont Fuji par Katsushika Hokusai

Confiant, je partis en effet par une belle nuit estivale. Ma femme m’avait bien prévenu d’un souvenir cauchemardesque quelques vingt ans plus tôt mais je lui rétorquais qu’il m’était impossible de ne pas grimper les pentes de cette montagne, tout juste inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Nous commençâmes cette jolie grimpette de 1500m de dénivelé à la station 5, déjà à plus de 2000 mètres (pas comme les vrais grimpeurs qui débutent du niveau de la mer). Prévoyant, avec quatre couches de vêtements sur les épaules et trois sur les jambes, muni d’une lampe frontale, de réserves de nourriture et de liquide et même d’une bonbonne d’oxygène et de café, je me sentais suréquipé et invincible tel le bon japonais que l’on peut croiser sur toutes les montagnes de la planète. Les premiers hectomètres sur un sentier sylvestre débouchaient sur une plateforme avec une vue dégagée qui s’étendait jusque Tokyo avec un magnifique ciel étoilé. Gonflé à bloc, j’appelais mon épouse pour lui dire tous mes regrets qu’elle ne puisse pas partager ce moment avec moi.

C’est alors que débuta la seconde phase de ce périple. Progressivement une petite bruine commença à nous chatouiller le visage avec un vent de plus en plus chahutant. En bon breton, j’acceptai ce changement climatique avec bonne humeur. Rien de tel pour nous rafraichir un peu pendant l’ascension. Et puis, j’avais en tête les clichés du sommet avec un soleil levant au-dessus des nuages, j’en déduisis donc que nous devions traverser cette couche nuageuse. Après tout, la récompense est proportionnelle à l’effort. Fort de ces pensées hautement philosophiques, j’enfilais les dernières couches, garanties 100% imperméables. Je n’avais d’ailleurs pas vraiment le temps de penser car je suivais un groupe de bons marcheurs, décidés à ne pas traîner en route.

La nuit, la pluie, le vent et l’altitude aidant, le froid commençait à se faire plus que pressant. Finies les pensées bucoliques, l’objectif était désormais clair : arriver au sommet en attendant le Graal : le soleil se levant sur vos cimes, cher Monsieur Fuji. Arrivé à la plateforme 9 – désolé de parler de votre majesté en ces termes peu reluisants – et en avance sur le soleil, nous décidâmes avec quelques compagnons de marche une pause à l’abri tout relatif du vent pour essayer de se réchauffer un peu. Malgré le thermos de café, les barres chocolatées, rien n’y fit et au bout d’une demi-heure, j’avais la sensation d’être encore plus frigorifié sans avancer. J’abandonnais lâchement mes compagnons aux limites de l’hypothermie pour finir l’ascension en solitaire. Enfin, solitaire, pas tout à fait, entouré de dizaines de Japonais et d’autres étrangers avec le même objectif que moi.

Le gong du troisième round pouvait donc retentir. En effet, rien de tel que la solitude, la nuit et les éléments déchaînés pour faire naître des sentiments d’adversité et d’orgueil mêlés. Tel Rocky grimpant les marches du Musée des Arts de Philadelphie, j’abordais laborieusement mais crânement les derniers mètres de dénivelé. Il faut voir que les bourrasques de vent obligeaient tous les motivés à s’accroupir ou se tenir à quatre pattes pour ne pas tomber par moment. Mais si le moral grimpait avec l’altitude, je commençais à m’inquiéter de voir de plus en plus de monde en sens inverse, dont certains Français me disant ne pas pouvoir attendre en haut avec ce temps.

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Un peu de réconfort au sommet

De nuit, le sommet du mont Fuji est en effet aussi excitant qu’un terrain vague avec quelques cabanes disséminées ici ou là. Avec, en bonus le vent à 80km/h, la pluie qui se rit de vos combinaisons parfaitement imperméables. Mais il est bien connu que le temps change vite en montagne, j’en avais d’ailleurs déjà subi les conséquences.  En guise de respect pour votre âge et votre grandeur, cher Monsieur Fuji, c’est donc avec patience et espoir, transi de froid, dans la position d’un pingouin tentant de se protéger du vent  (souvenez-vous, les mignons manchots de La marche de l’empereur) que j’attendis le lever du soleil pendant 1h30.

Vaguement réchauffé lorsque les employés du refuge décidèrent de l’ouvrir un peu plus tôt par pitié pour les pauvres âmes errantes, je partageais avec quelques compagnons d’infortune cette expérience un tantinet masochiste. Mais lorsque le jour arriva, Monsieur Fuji, je commençais à sentir poindre quelques ressentiments envers votre personne. En guise de lever du soleil, nous eûmes droit à un vague changement de luminosité, passant du noir au gris foncé. Visibilité à une dizaine de mètres maximum, je n’osais même pas sortir mon appareil photo de toute façon fâché par l’altitude et l’humidité lui aussi.

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Après près de huit heures de marche, j’eus confirmation de la beauté des lieux

Il ne restait plus qu’à dévaler vos pentes en sens inverse sur les pierriers , une longue descente que je décidai solitaire elle aussi afin de méditer sur les aléas de la nature : Quoi, dans cette ère de l’immédiateté, du tout tout de suite, il n’était point possible d’obtenir à sa première ascension un lever de soleil de carte postale ? Afin d’achever ma frustration mais paradoxalement de déclencher des envies futures, c’est au milieu de cette descente que le ciel se décidait enfin à se lever, laissant entrapercevoir vos habits verts et les lacs qui vous entourent. Sortant du brouillard qui m’avait enveloppé durant de longues heures, je compris alors que vous m’aviez ensorcelé et que je reviendrai pour creuser un peu mieux le mystère de cette montagne sacrée. Un conseil toutefois aux plus pragmatiques d’entre vous, pas la peine de piétiner les pentes du seigneur nippon pour profiter de sa majesté, mieux vaut se rendre dans la région des grands lacs pour l’observer dans sa plénitude. Tout le monde sait où se trouve la plus belle vue de la Tour Montparnasse selon ses détracteurs : de son sommet. Pour le Mont Fuji, c’est peut-être l’inverse.

-Pour en savoir plus sur le Mont Fuji
-Les 36 vues du mont Fuji par Hokusai
-Le site de FujiyoshidaCity pour grimper le Mont Fuji
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Questionnaire de vacances – Etes-vous tatamisés ?

Cette expérience est des plus sérieuses. Elle a été validée par un collège scientifique composé … d’une personne … ayant un doctorat en japoniaiseries et kawaïitudes. Répondez rapidement et sérieusement à chacune des 10 questions et découvrez vote niveau de tatamisation en fin d’article.

Tout d’abord, un rappel pour les néophytes au Japon qui ne sauraient pas ce qu’est la tatamisation. Se tatamiser, selon le wiktionnaire, c’est s’imprégner de culture japonaise. Il s’agit d’un phénomène qui touche les gaïkokujins (étrangers), particulièrement les Français, après un certain temps passé sur l’archipel nippon. Tel le Gregor Samsa de Kafka (La Métamorphose) ou le Seth Brundle de Cronenberg (La Mouche), il s’agit d’un processus qui transforme le sujet auparavant en bonne santé mentale en Nippon obsessionnel, souvent plus que le Japonais lui-même. Mais sans plus tarder les questions.

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Le jardin du Musée Nezu

1. Vous êtes dans un parc au Japon :

a) Vous jouez avec votre enfant au ballon
b) Vous avez apporté une nappe d’un bleu horrible pour pique-niquer
c) Vous prenez chaque fleur du parc (il y en a beaucoup au Japon) en photo, zoom x128
 

2. Vous faîtes face à un membre de l’espèce canine :

a) Vous shootez dedans s’il est plus petit que vos chevilles, vous passez votre chemin sinon
b) Vous caressez le petit chien et vous lancez la balle au gros
c) Vous vous extasiez en criant des kawai devant le mini-roquet qui aboie dans sa poussette et faites des roulades dans l’herbe avec le labrador parfumé au Chanel numéro 5
 

3. Vous entrez dans un restaurant japonais, vous vous exclamez :

a) Non, pas encore des sushis !
b) Tu es sûr que ce kaiseki est bon ? Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de japonais !
c) Ces udons sont mauvais, ils ne font pas la pâte eux-même évidemment
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Château de Matsumoto © Olivier Kauffmann

4. Vous êtes dans le métro :

a) Vous entrez dans le wagon des femmes (et vous n’en êtes pas une) à 8h30 le matin
b) Vous court-circuitez la queue de 50 mètres sur le quai qui mène à l’escalator
c) Vous dégainez votre carte passmo intégrée à votre portefeuille en moins d’une demi-seconde

5. Vous achetez un cadeau à un ami dans une boutique :

a) Vous avez des envies de meurtre auprès du vendeur qui vous prépare un papier cadeau depuis 25 minutes
b) Vous remplissez votre 82ème carte de fidélité à un magasin
c) Vous avez la carte de paiement qui vous permet d’obtenir un vase à ikebana  en promotion après 500 000 yens d’achat
Festival d'Asakusa © Olivier Kauffmann

Festival d’Asakusa © Olivier Kauffmann

 

6. Vous êtes dans un temple japonais :

a) Euh chérie, c’est un temple bouddhiste ou un sanctuaire shinto ici ?
b) Vous tapez des mains pour la prière
c) Vous êtes désespéré(e) parce que les prémonitions que vous venez de lire en kanjis sont néfastes pour vous
 

7. La journée de boulot se termine :

a) Vous ne rêvez que de rejoindre votre conjoint(e) pour un bon gratin dauphinois à la maison
b) Vous saluez tous vos collègues, après tout il est 21h30, c’est normal qu’ils soient encore là
c) Il est 23h, vous partez vous pinter avec vos collègues comme la veille pendant que votre chérie se fait un atelier furoshikis

8. Vous êtes sorti(e) avec la poussette :

a)Arghh, mais comment ils font pour la plier aussi vite ces japonais ?
b) Vous avez bien vérifié les freins shimano de la bugaboo
c) Votre chiwawa est ravi de ne pas avoir à marcher pour sa sortie quotidienne

9. Vous êtes dans la rue avant de traverser un passage piéton :

a) En fait ce n’est pas un passage piéton mais vous traversez quand-même car le prochain passage est à 15 mètres
b) Vous dîtes à vos enfants de toujours regarder à droite puis à gauche avant de traverser
c) Cela fait 4 minutes 30 que le bonhomme est toujours rouge, il n’y a aucune voiture dans la rue mais ce n’est pas grave, vous attendez, de toute façon, vous avez votre ombrelle pour vous protéger du soleil
 
Je traverse je traverse pas ... le carrefour de Shibuya © Olivier Kauffmann

Je traverse je traverse pas … le carrefour de Shibuya © Olivier Kauffmann

10. Vous avez rendez-vous :

a) Bon je suis à la bourre, il/elle m’appellera si il/elle s’inquiète, de toute façon 30 minutes de retard, ce n’est pas du retard
b) Vous appelez votre ami(e) en vous excusant pour vos 5 minutes de retard avec deux-trois gomenasai et sumimasen à la clé
c) Vous arrivez avec 10 minutes d’avance, un petit cadeau et vous vous excusez 47 fois en vous inclinant parce que vous n’êtes pas arrivé en premier
 

Et maintenant, quelle sorte de gaijin êtes-vous ?

  • Vous avez une majorité de a, passez directement votre chemin, le Japon vous laisse insensible et votre culture franchouillarde, euh pardon française, est trop ancrée en vous pour laisser entrer les us et coutumes nippons. Le temps pour vous, c’est surtout du temps de perdu. La kawai attitude, une attitude de retardée dégénérée, les ikebanas, un passe-temps pour expats en mal de macramés, le thon, une espèce envoie de disparition, et les japonais des machos pochtrons qui ne s’assument pas. Le Japon, c’est sympa mais juste pour le visiter pas pour y habiter.
  • Vous avez une majorité de b, le Japon vous touche, vous savez que saké peut désigner n’importe quel alcool, les hiraganas et katakanas n’ont plus de secret pour vous et vous vous prenez à déchiffrer quelques kanjis de temps en temps, vous ne vous contentez pas de yakitoris ou éternels sushis mais vous avez envie de bols de udons, de kaisekis, et pour les grandes occasions de teppaniakis; le thé vous en buvez autrement qu’au petit-déjeuner, vous prononcez sumimasen ou gomenasai plus de vingt fois par jour  … mais Français vous êtes et Français vous resterez, enfin c’est pour l’instant ce que vous pensez.
  • Vous avez une majorité de c, vous êtes en phase critique de tatamisation. Vous trouvez que d’avoir une dent de biais est kawai, qu’un arbre est fait pour être tordu par la main de l’homme, que 13 bouts de pierre que l’on ne peut voir simultanément représente le sommet de la zénitude. Votre métamorphose est telle que vos retours en France sont de plus en plus espacés car vous souffrez comme les Japonais du syndrome de Paris . Klaxonner est une hérésie, photographier un cerisier en fleur une obsession (vous avez déjà l’album 2012 et 2013 à la maison), les momijis, shizos, ginkos, sakuras, pruniers japonica n’ont plus de secret pour vous. Un éventail est une œuvre d’art, le kabuki, le rakugo et le théâtre No, vos sorties favorites … quand vous ne vous laissez pas aller à un concert avec une chanteuse virtuelle ou à écouter le dernier tube des AKB48 déguisé(e) en cosplay.

Deux solutions s’offrent alors à vous  si vous êtes dans la troisième catégorie : continuer cette métamorphose mais, sachez-le, vous n’irez plus jamais habiter hors des côtes de l’archipel. Vous faire soigner à coups de soleil de Provence, de bouillon de culture parisienne, de crêpes bretonnes (ça on en trouve à Tokyo et des bonnes), d’excès de vitesse sur l’autoroute des vacances et vous rappeler que la France, excusez-moi lecteurs japonais et francophones, est le plus beau pays du monde. Bon allez, pour cette année, j’opte pour la deuxième option …

Word Press Photo 13 – Le meilleur de la photo reportage à Tokyo

Les quartiers d’Ebisu et de Daïkanyama regorgent de lieux culturels, touristiques ou gastronomiques. Si vous avez envie de sortir un peu des éternels Shibuya, Shinjuku, Roppongi, Ueno et autres Asakasa, c’est une belle alternative verdoyante pendant l’été. En plein centre de ce quartier, se dresse le monumental Yebisu Garden Place qui a mis 17 ans à sortir de terre au milieu des années 90. On y trouve notamment le fameux château (kitsch) qui sert de lieu prestigieux au restaurant de Joël Robuchon. Mais je ne vous parlerai pas de petits plats aujourd’hui mais plutôt de grandes photos.

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Des troncs de pins déracinés survolent la mer après le tsunami du 11 mars 2011 © Daniel Berehulak, Getty Images

Le Yebisu Garden Place couvre en effet en son sein le passionnant Tokyo Metropolitan Museum of Photography. Si vous souhaitez le visiter dans son intégralité, vous n’aurez pas assez d’une demi-journée tant les expositions et collections sont riches. Je vous recommande donc d’être gourmet plutôt que gourmand et de vous concentrer sur l’exposition Word Press Photo 13 que vous pourrez admirer jusque début août. Elle regroupe des photos de reporters prises à travers le monde entier et dans des genres aussi différents que le reportage de guerre, la photographie de sport ou le reportage animalier. Vous y trouverez des thématiques fortes comme le droit bafoué des femmes en Afghanistan, des homosexuels au Vietnam, les enfants victimes de la guerre, la pauvreté, les gangs, l’environnement, bref tout ce qui fait l’actualité de notre planète.

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Femmes afghanes fabriquant des poupées © Majid Saeedi, Getty Images

Toutes les contradictions de notre monde résumées dans cette photo : des femmes de Kandahar (Afghanistan) embauchées par une ONG pour fabriquées des poupées au style occidental, et ce pour essayer de leur rendre un peu d’autonomie.

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Un compétiteur passe la ligne d’arrivée d’une course de vaches à Batu Sangkar, sur l’île de Sumatra en Indonésie © Wei Seng Chen, Malaisie

Le sport ne se résume à la Coupe du Monde Fifa de football, c’est un univers qui touche au folklore et aux coutumes de chaque pays et qui mériterait sa place tout autant que les arts dans l’approche souvent trop méprisante des intellectuels.

Micah Albert of the U.S., has won the first prize in the Contemporary Issues Single category of the World Press Photo Contest 2013with this picture of a woman pausing in the rain as she works as a trash picker at a 30-acre dump in Nairobi

© Micah Albert, Redux Images pour le Centre Pulitzer sur les reportages de crise

Une femme lit un magazine au beau milieu des décharges d’un bidonville du Kenya, décharges dont elle trie tous les jours pour 2$ les matériaux qui peuvent être récupérés. Cette décharge n’est qu’à 9km du centre de Nairobi et près de 10.000 personnes y travaillent tous les jours malgré les innombrables risques sanitaires.

Voici un petit échantillon des photos qui m’ont le plus marqué mais je ne vous recommanderai jamais assez de vous rendre sur place : Une photo sur un écran, c’est un peu comme une chanson dans un walkman ou un film à la télévision, tous vos sens ne sont pas en action.

Word Press Photo 13, jusqu’au dimanche 4 août 2013.

Tokyo Metropolitan Museum of Photography
Ouvert de 10hoo à 18h00 (les jeudi et vendredi jusque 20h00), fermé les lundi sauf jours fériés
〒153-0062 Yebisu Garden Place, 1-13-3 Mita Meguro-ku Tokyo
Tél. : 03-3280-0099

Tsunami – つなみ – 津波

C’était il y a déjà plus de deux ans, un séisme aux larges des côtes japonaises du Tohoku allait engendrer un immense raz-de-marée, un tsunami, つなみ, ou 津波 qui devait causer la mort de plus de 19 000 personnes. Le séisme, déclenché à 30 km sous le plancher océanique, au large du Japon, s’est propagé via une faille séparant les plaques jusqu’à la fosse du Japon, au fond de la mer, libérant l’énergie de 8 000 bombes de Hiroshima. Le séisme en lui même ne causa que peu de décès en raison de son éloignement des côtes mais c’est bien le tsunami qui entraîna la mort de près de 20 000 japonais.

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Il ne faut pas oublier, il ne faut pas oublier que c’est bien le déchaînement de la nature qui a engendré tous ces morts qui auraient été encore beaucoup plus nombreux si le Japon n’était pas aussi bien préparé aux séismes et aux tsunamis. Rappelez-vous le tsunami de 2004 dans l’Océan Indien, d’une force similaire, mais qui causa la mort de plus de 160 000 personnes. Parce que les moyens de prévention et d’information étaient bien moindres voire quasi inexistants mais aussi parce que les habitations et les terrains étaient souvent beaucoup moins protégés.

De quoi Fukushima est-il le nom ?

Il ne faut pas oublier non plus que les retombées de l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima, toutes terribles et dévastatrices qu’elles soient ne peuvent pas être comparées ou assimilées. Cet accident, conséquence du tsunami et d’erreurs humaines, aura des effets terribles dans l’environnement et les écosystèmes marins et terrestres, dans l’économie, dans l’abandon pour des décennies d’une portion de territoire, dans certaines maladies plus que dans la mort  elle-même (immédiate en tout cas). On ne compte en effet aujourd’hui qu’un mort  « officiel » suite à l’accident nucléaire. Il faisait partie des fameux cinquante de Fukushima qui restèrent après tous les autres pour aider à colmater et réparer ce qui pouvait l’être. Et même si l’État japonais n’est pas reconnu pour sa transparence sur le sujet, certaines associations veillent et les retombées médicales et environnementales seront de toute façon suivies de près. Je vois déjà certains hérisser les poils suite à ces propos, je vous rassure, je ne fais partie d’aucun lobby pro-nucléaire. Je tiens juste, sans vouloir déshumaniser cette immense catastrophe, à apporter des éléments factuels pour mettre surtout les faits en avant. La catastrophe nucléaire qui a suivi et qui n’est pas près de se terminer a engendré nombre de situations dramatiques pour des habitants de la région : perte de leur maison mais aussi de leurs champs, de leurs animaux, perte de tout ce qui les reliait à leur terre, à leur histoire. Le roman de Michaël Ferrier, Fukushima, récit d’un désastre est à ce titre indispensable. Mais si les descriptions du phénomène, l’empathie pour les rescapés, les récits qu’il en a tirés forment un témoignage indispensable à la réflexion sur cette catastrophe, je suis moins convaincu par les bilans qu’il en tire concernant le nucléaire et les décisionnaires si facilement montrés du doigt. Je prendrai le temps d’en faire une chronique spéciale tant son livre est riche et édifiant. Il sera néanmoins très difficile pour ces habitants de la préfecture de Fukushima de se reconstruire. Certains préféreront braver les interdictions et subir les irradiations pour rester là où ils ont toujours vécu. D’autres, souvent les plus jeunes, décideront de s’éloigner, notamment pour leurs enfants, les plus susceptibles de souffrir des irradiations.

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Le séisme / Tsunami du 11 mars 2011 et ses ravages © Damo Storan

Par ailleurs, la catastrophe nucléaire pose de nombreuses questions sur la capacité des pays possesseurs de la technologie nucléaire civile à « réparer » les dégâts causés par une catastrophe naturelle de ce type. En dehors des terrains irradiés, c’est la question du traitement des déchets nucléaires, qui est en jeu. Les délais annoncés peuvent laisser craindre qu’une seconde catastrophe endommage à nouveau les réparations de secours. Toutefois, au risque de choquer encore une fois, si l’accident de cette centrale peut contribuer à une élévation des mesures de sécurité et à une remise en cause de la construction de centrales sur certaines zones sismiques, le risque zéro n’existe dans aucune industrie. Le nucléaire présente l’inconvénient d’avoir des risques écologiques très importants mais le charbon ou le gaz sont des industries beaucoup plus polluantes. Il faut donc essayer d’enlever à la fois langue de bois et hystérie à ce débat. Le nucléaire, tel qu’on le maîtrise aujourd’hui, semble à terme une mauvaise solution. Les autres industries polluantes également. Il faut donc consacrer le maximum de R&D aux énergies renouvelables, tout en ne se voilant pas la face sur les délais avant de trouver des solutions meilleures. Le solaire, tant vanté par certains, présente par exemple de nombreux défauts dans le stockage de l’énergie et dans les matériaux utilisés. Les éoliennes polluent le paysage et n’ont un rendement efficace que dans certains lieux, etc.

Enfin, pour clore le sujet du nucléaire, je me réfère à un article très intéressant de Chikako Mori, De quoi Fukushima est-il le nom ?, paru il y a un an dans le journal Le Monde. La journaliste y expliquait le poids des mots et son étonnement que tous les journalistes ne parlent plus de la catastrophe du 11 mars 2011 que sous une appellation : Fukushima. En effet, comme je l’ai dit au-dessus, la catastrophe est avant tout une catastrophe naturelle qui s’est abattue sur toute une partie de la côte Est du Tohoku. La réduire à Fukushima, c’est réduire cet événement à l’accident nucléaire qui a suivi. C’est aussi prendre le risque de faire des habitants de la préfecture de Fukushima des parias comme les habitants de Hiroshima ou Nagasaki avant eux. Son article est passionnant et elle y rappelle par exemple que l’attentat des tours du World Trade Center a pris le nom de 9 eleven dans le monde entier, pourquoi ne pas alors parler du 11 mars 2011 comme le font beaucoup de Japonais ?

A toute chose, malheur est bon

Cette maxime peut paraître un peu réductrice mais elle s’avère rarement fausse. Et s’il y a un élément positif à rechercher dans cet enchaînement de catastrophes, c’est la solidarité humaine. Les médias répètent à qui veut l’entendre que notre société est de plus en plus individualiste. Mais que constate-t-on systématiquement après chaque catastrophe naturelle, que ce soit à la Nouvelle Orléans, que ce soit lors du tsunami de 2004, que ce soit récemment lors des inondations en Europe de l’Est, que ce soit lors du sauvetage des mineurs au Pérou, que ce soit enfin pour la reconstruction du Tohoku ? La solidarité est la première réaction de milliers, voire de millions de personnes. Qu’elle soit financière ou qu’elle soit physique, cette solidarité est une magnifique preuve que nos sociétés ne sont pas complètement cassés comme on voudrait nous le faire croire.

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La Caravane Bon Appétit, en février 2013 à Miharu-machi dans le Tohoku

A ce titre, le dernier essai de Jean-Claude Guillebaud, Une autre vie est possible, explique bien comment les optimistes de tous bords sont mis en minorité par notre société actuelle et sont considérés comme des naïfs et des idéalistes au mieux, des imbéciles bien souvent. Si je ne partage pas toutes ses opinions, je lui reconnais sa belle capacité d’analyse et sa faculté à aller de l’avant après tous les désastres auxquels il a pu assister en tant que reporter de guerre notamment. Et la solidarité des associations qu’il a côtoyées a été un moteur pour lui dans ces vingt dernières années, preuve indéfectible que l’homme peut combattre ses propres démons. A propos de solidarité, parmi les milliers d’initiatives japonaises et internationales, recensées pour aider le Tohoku, je voudrais citer deux associations : la première, Japonaïde, et également relayée par le journal gratuit Zoom Japon (distribué en France) a surtout effectué des collectes de fond en France et en Europe pour soutenir différents projets comme celui des lieux de « Maison pour tous » qui a pour objectif de créer avec l’aide d’architectes des lieux de vie où pourront se retrouver les rescapés du séisme et du tsunami qui vivent aujourd’hui dans des préfabriqués.  La seconde, c’est la Caravane Bon Appétit, montée par Patrick Hochster, un chef français au Japon. A l’origine initiée pour apporter des vivres aux Japonais, la Caravane a aujourd’hui plus pour vocation d’apporter un peu de joie de vivre aux habitants des régions touchées. Une fois par mois, avec de nombreux volontaires, il se rend dans la région pour organiser un repas festif autour de musique française. Dans ces deux projets, ce n’est pas l’argent qui est au cœur de la solidarité mais l’envie de partager un peu d’innocence, de joie et de lien social, si difficiles à retrouver pour ces rescapés.

Tsunami – つなみ – 津波

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Mais je ne voudrais pas finir cet article un peu sentencieux sans parler du mot tsunami. Le mot est à ce point entrer dans le vocabulaire courant que nombre de gens ont sans doute oublié qu’il s’agit d’un mot japonais. Le kanji 津波 signifie littéralement vague sur le port, on ne peut donc imaginer explication plus claire. Mais il peut aussi s’écrire autrement comme dans l’encadré ci-dessus. Il signifie alors de manière plus poétique la mer qui rugit. Ces deux significations, l’une ancrée dans le réel, l’autre beaucoup plus imagée, sont à l’image du message de cet article : essayer tant que faire se peut de conjuguer humanité et rationalité, empathie et efficacité mais, surtout, ne jamais oublier les morts et les rescapés du 11 mars 2011.

Pour en savoir plus :

-Le séisme et le tsunami de Fukushima : chronologie et effets détaillés (page wikipedia)
-Les cinquante de Fukushima
-Fukushima, récit d’un désastre, Michaël Ferrier (Editions Gallimard)
-De quoi Fukushima est-il le nom ? Article de Chikako Mori dans Le Monde, mars 2012
- Une autre vie est possible, Jean-Claude Guillebaud, Editions L’Iconoclaste

Parlez-vous le Franponais ?

Que vous habitiez en France ou au Japon, difficile de ne pas voir les passerelles culturelles entre ces deux pays. Mais, si ces liens ont une assez longue histoire et si le raffinement les caractérise souvent, que ce soit dans la gastronomie, l’art ou le luxe, il est aussi amusant de constater les amalgames, a priori ou clichés des uns et des autres. Si vous demandez à un Français ce qu’il pense de la nourriture japonaise, il vous répondra (s’il ne fait pas de lapsus entre Chinois et Japonais comme notre cher président) que les sushis et les yakitoris sont délicieux. C’est bien normal puisque à l’exception de quelques restaurants parisiens, c’est pratiquement la seule offre de cuisine japonaise que l’on trouve à Paris à un prix raisonnable. Lorsque l’on connaît la diversité de la cuisine japonaise, on peut bien-sûr s’en attrister.

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Avertissement à mes ami(e)s lecteurs(rices), vous l’avez déjà compris, le Japon est un pays qui me fascine pour sa faculté à tirer tous ses arts vers le haut, à ne garder que la substantifique moelle pour s’approcher d’une beauté débarrassée de tout superflu. Pensez au jardins secs, au Kabuki (que j’ai hâte de découvrir), aux Teppanyaki etc. Mais si le Japon fascine, c’est aussi pour son exubérance qui vire parfois au kitsch pour ne pas dire plus. Cette société aux carcans si forts est capable d’engendrer des personnages extraordinaires que l’on n’aurait pu imaginer dans le plus incroyable des mangas. Bref, ce que je veux vous dire ici, c’est que la finesse, l’élégance, la beauté ne sont pas toujours de mise au Japon, elles côtoient parfois le drôle, le kitsch, le vulgaire (prenez par exemple le métro après 21h, entrez dans une rame, aspirez et vous aurez absorber autant d’alcool que lors d’une soirée étudiante d’École de Commerce … mais j’y reviendrai avec un article spécial sur le métro japonais). Et, après des sujets aussi nobles que Le peintre d’éventail ou Kaïro, attendez-vous plutôt ici à quelques kilos de vulgarités dans un monde de finesse pour reprendre à l’envers le célèbre slogan du chocolatier suisse …

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La boutique parfaite pour les mariées (crédits photos lefranponais.fr)

Les Japonais sont ainsi, comme nous, bourrés de clichés sur les Français, ils aiment souvent la France plus que les Français, ou du moins une certaine idée de la France : Montmartre, la café Flore, le Mont Saint-Michel ou le Château de Versailles sont leurs clés d’entrée vers notre pays quand les Fujisan, Mangas, Sushis, Nintendos et autres Cosplays sont souvent nos propres sésames vers le pays du soleil levant. En outre, s’il est un phénomène dont on peut se rendre compte très vite au Japon, c’est leur propension à miniaturiser, à rendre kawai (mignon) tout ce qu’ils peuvent et les mots français en font clairement partie. Autant l’anglais a envahi la langue japonaise au point que si vous ne connaissez pas un mot vous pouvez toujours essayer de prendre le mot anglais en le japonisant un peu : meetingu, beddo, suppoun, youmoaa etc. autant le français, malheureusement peu parlé, est associé à des notions de raffinement et de culture. Mais si certains Japonais impressionnent parfois par leur maîtrise du Français, les langues étrangères et, a fortiori, le Français, sont très difficiles à maîtriser pour eux. Ils en viennent donc à utiliser des mots français sans bien les comprendre uniquement parce que cela sonne kawai, glamour, chic, élégant ou romantique … du moins à leurs oreilles. Voilà comment est né le Franponais.

Vous voulez des exemples :

– du glamour : Jouir de Bijoux

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– de la gastronomie :le Café de Cancer, le restaurant Bon Bonne, la barre de céréales PetitBit, le restaurant le Gosier, un sachet de sucre au doux nom de petit pet, la palme revenant à la pâtisserie Lait deux

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– de la mode : les boutiques Comme ça du Mode, Frivole Cocue, Demi-luxe, Jouer à la pupe (heureusement il semble il y avoir eu une faute de frappe pour celui-ci), les robes de mariages Bourrée

– du haut standing avec les fameux toilettes cefion

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Je vous remets un petit peu de sucre ? Crédits Photos Lefranponais.fr

Mais pour ceux qui n’habitent pas au Japon, peut-être croyez-vous que ces mots sont uniquement le fruit de l’imagination débridée de votre dévoué blogueur, et bien pas du tout, il existe même une anthologie du franponais en deux tomes et un site dédié. Ayatollahs de la langue française s’abstenir, amateurs de l’humour de Coluche comme de la poésie de Raymond Queneau (enfin je vous l’accorde, nous sommes plus proches de Mammouth écrase les prix que des Fleurs bleues ici), procurez-les vous, c’est une formidable source involontaire d’inspiration !

J’en profite aussi ici pour remercier les nombreux lecteurs/lectrices de ce blog, je ne m’attendais pas à un tel succès et je me vois désormais obligé de satisfaire votre curiosité. Je le ferai avec grand plaisir mais n’hésitez pas de votre côté à apporter vos contributions sur le site, ce blog ayant pour vocation non pas d’être un journal mais un lieu d’échanges. Je ne doute pas d’ailleurs que les Français du Japon ainsi que les Japonais qui m’excuseront pour cet article irrévérencieux auront beaucoup à dire sur le Franponais …

Hubert Haddad : Le peintre d’événtail

Il est des livres que l’on parcourt dans un état second, loin des préoccupations terre à terre, des livres qui vous emmènent loin dans votre imagination. Le peintre d’éventail est de ceux là. Ce court roman qui se dévore le temps d’une nuit blanche raconte les heures noires qu’a vécues le Japon récemment. Mais tout sauf un documentaire, c’est un hymne d’amour aux artistes japonais, magiciens des jardins et peintres de leurs propres paysages. C’est un formidable récit sur la transmission, sur l’amour et une porte d’entrée aux haïkus japonais. C’est enfin une extraordinaire peinture de la nature japonaise, qu’elle soit sauvage ou façonnée des mains de l’homme. Ce roman n’a pourtant pas été écrit par un Japonais mais par un français d’origine tunisienne, l’essayiste Hubert Haddad.

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Lorsqu’on se plonge dans Le peintre d’éventail, on a peine à croire qu’il a pu être écrit par un méditerranéen qui n’avait auparavant rien dépeint de l’archipel du soleil levant. Pour le néophyte que je suis, c’est une immersion dans le Japon que je commence à deviner mais que je n’aurais jamais su décrire aussi brillamment. En même temps, mon orgueil de blogueur n’en est que peu touché : on parle ici d’Hubert Haddad (dont je n’avais jamais rien lu jusque là) mais qui s’y j’en crois les critiques littéraires est un immense écrivain. Pour ceux qui ne seraient pas ignares comme moi, c’est l’auteur du Nouveau Magasin d’Ecriture (2006), d’Opium Poppy (2011), de Palestine (2007) au sein d’une œuvre féconde d’essais, de poèmes , de romans, de revues littéraires qui a débuté il y a près de 50 ans en 1967.

« C’est au fin fond de la contrée d’Atora, au nord-est de l’île de Honshu, que Matabei se retire pour échapper à la fureur du monde. Dans cet endroit perdu entre montagnes et Pacifique, se cache la paisible pension de dame Hison dont Matabei apprend peu à peu à connaître les habitués, tous personnages singuliers et fantastiques. Attenant à l’auberge, se déploie un jardin hors du temps. Insensiblement, Matabei s’attache au vieux jardinier et découvre en lui un extraordinaire peintre d’éventail. Il devient le disciple dévoué de maître Osaki. Fabuleux labyrinthe aux perspectives trompeuses, le jardin de maître Osaki est aussi le cadre de déchirements et de passions, bien loin de la voie du zen – en attendant d’autres bouleversements …  » C’est ainsi que l’éditeur nous introduit le roman d’Hubert Haddad. Et sans déflorer trop l’histoire, ces derniers bouleversements, vous l’aurez compris, ont pour cadre la catastrophe du 11 mars 2011.

Mais comme dans le récent long métrage magnifique de Benh Zeitlin, Les Bêtes du Sud Sauvage, la catastrophe naturelle, toute terrible qu’elle soit, est partie prenante de la nature. Comme dans le film, la nature gronde et défie l’homme qui s’est cru supérieur qui avec ses digues, qui avec ses jardins. Pourquoi ce roman de moins de 200 pages est-il un pur bijou ? Parce qu’il n’y a pas un seul mot superflu. Hubert Haddad est un tel magicien de la langue française qu’il nous plonge en quelques lignes dans les jardins luxuriants de maître Osaki :  » Le jardin d’Osaki était à ce point exemplaire que la moindre méprise eût mis en émoi tout son peuple d’oiseaux. Bouleverser l’ordonnance d’un massif de buissons et de pierres ou étayer de manière intempestive une ligne d’arbustes équivalait, il le savait, à une meurtrissure, voire une mutilation, au sein d’un enclos pensé comme un organisme vivant, dans l’éclat délectable de sa perfection.  » La densité de ses phrases n’a d’égale que celle des jardins ou des paysages qu’il décrit. Ironiquement, la thématique de la transmission très forte dans le roman trouve un parallèle dans la leçon d’écriture que nous donne Hubert Haddad.

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Il faudrait parler des descriptions minutieuses de ces fameux éventails, de ces scènes autour du lac Duji, de la tournure apocalyptique que prend le roman dans sa dernière partie mais je sens que je parle trop et je risquerai de gâcher la poésie du roman. Je ne résiste pas cependant à vous citer un autre passage en ouvrant le livre au hasard : « Soudain offert à l’œil comme une seule immense sculpture, le jardin donne enfin à comprendre certains secrets que la diversité colorée des végétaux ordinairement dérobe. Matabei a enfilé son ciré noir; sur le seuil de la baraque, il étudie les percées phosphorescentes du paysage au-delà des palissades, du côté des deux montagnes puis de la mer invisible. Chaque hiver, c’est la même surprise, comme s’il fallait recommencer à partir de rien la grande fresque du temps. il neige sur le monde comme sur la mémoire. » … que voulez-vous écrire après cela, surtout rien : lisez le roman, fermez les yeux, ouvrez votre imagination et partez à la rencontre du Peintre d’éventail.

-Le Peintre d’éventail – Hubert Haddad  – Editions Zuma
-Les haïkus du peintre d’éventail – Hubert Haddad  – Editions Zuma
- Pour en savoir plus sur l’auteur

Kaïro, l’angoisse de la solitude par Kiyoshi Kurosawa

Vous avez sûrement remarqué, il est une frustration étrange lorsque l’on vit dans un pays étranger et que l’on n’en maîtrise pas encore la langue. Nous sommes coupés de tout un pan de la culture du pays, presque plus accessible lorsque l’on vit à Paris, ville nipponophile abreuvée d’art, cinéma, romans, nourriture ou design japonais. Le cinéphile que je suis, se trouvait tout penaud en arrivant au Japon car je ne connaissais que très peu ce cinéma au rayonnement international et aux grands noms comme Ozu, Kurosawa, Miyazaki ou Kitano pour ne citer que ceux-là. J’ai donc décidé de rattraper le retard en faisant mes emplettes en France … pour vous faire ensuite partager les claques cinématographiques que j’ai prises.

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Commençons aujourd’hui par Kiyoshi Kurosawa, homonyme du plus célèbre Akira Kurosawa mais qui n’a aucun lien de parenté avec lui. Kiyoshi Kurosawa est le cinéaste phare d’une nouvelle génération succédant à « la nouvelle vague japonaise« , ses influences sont à chercher du côté du cinéma américain de Sam Peckinpah, Richard Fleicher ou Robert Aldrich mais aussi chez des auteurs européens comme Jean-Luc Godard ou encore Fedrico Fellini. C’est l’assimilation de ce cinéma mondial, à la fois de genre et d’auteur, son environnement japonais et son talent bien-sûr qui vont créer une patte unique, celle d’un maître du suspens et du fantastique, effrayant souvent mais réfléchi, toujours. C’est Cure, en 1997, un film qui allie thriller et ambiance fantastique, qui va le faire connaître dans de nombreux festivals internationaux. Kaïro en 2001, impose son sens du cadre et le place définitivement comme un maître de l’horreur. Il sera également à l’honneur avec le thriller, Jellyfish, en 2003 à Cannes. Il reviendra par la suite aux films de fantômes et réalisera Séance en 2004 puis Loft en 2006, année où Kaïro fait l’objet d’un remake américain produit par un grand nom américain de l’horreur Wes Craven (Pulse). Son acteur fétiche Koji Yakusho l’a accompagné tout au long de sa filmographie jusque Tokyo Sonata qui, dans un genre beaucoup plus dramatique, remportera le Prix Spécial du Jury dans la sélection Un certain Regard à Cannes en 2008. Ce film qui parle de la société japonaise et des difficultés sociétales et familales connaîtra un retentissant succès international. Kyoshi Kurosawa vient de réaliser pour la télévision japonaise une série à succès Shokuzai, qui vient tout juste de sortir sur les écrans en France, amis de France, foncez-y !

Mais c’est sur Kaïro que je souhaite m’appesantir ici. Kaïro est un film d’épouvante, un film fantastique mais c’est surtout une étude de la société nippone contemporaine. Le pitch tient en peu de mots : « Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l’inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient. »

Alors que le film date de plus de dix ans, Kiyoshi Kurosawa identifie parfaitement les dérives de notre société virtuelle. L’internet était encore balbutiant mais il explicite parfaitement le risque d’isolement engendré par ses communications virtuelles. Difficile de ne pas considérer Kurosawa comme un précurseur lorsque l’on observe les Tokyoïtes dans le métro. Tels des fantômes, ils sont en effet , quand ils ne dorment pas, plongés dans leur écrans. J’ai même assisté plusieurs fois à des scènes dans le métro où des collègues, des amis ou des couples ne communiquaient plus quasiment que par écrans interposés … ce phénomène d’isolement paradoxal, l’internet étant une toile censée relier tous les êtres est un phénomène qui me paraît de plus en plus inquiétant et l’allégorie du film est une brillante réflexion sur cette thématique.

Tasukete (たすけて), tasukete, tasukete … , « à l’aide » en japonais, est cet effrayant leitmotiv que répètent ces fantômes qui ne veulent pas subir la solitude dans laquelle les ont enfermés la mort mais aussi les vivants. Mais à bien y réfléchir, comme l’exprime l’héroïne mélancolique qui combat le positivisme de son compagnon de fortune, nous sommes de plus en plus seuls dans ce monde moderne et ces esprits ne le sont pas plus que nous. Solitude se dit d’ailleurs Sabishi en japonais, ce qui se traduit également par tristesse et, à voir la multiplication d’âmes solitaires à Tokyo , on peut légitimement s’inquiéter sur ce phénomène croissant. Le nombre de femmes qui vivent avec … leur animal domestique, les bars à bisous ou à calins (ceux-là n’ont aucune connotation sexuelle, il s’agit juste d’avoir du réconfort et une présence pendant quelques heures), les nekko bars (en voila un qui débarque à Paris : le café des chats), les bars où l’on peut louer des grands-parents pour quelques heures … la société nippone est en mal de communication tant l’individualisme, le travail, la réussite ont primés sur les valeurs pourtant shintoïstes comme la famille ou le respect des aïeuls.

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Mais résumer Kaïro à une brillante allégorie sur l’angoisse de la solitude serait insuffisant, c’est également une extraordinaire mise en scène et un renouveau total du film d’épouvante. Pas d’effets superflus ici pour vous faire sauter au plafond, pas de musique pompière pour faire monter l’adrénaline, le peur dans Kaïro est insidieuse, elle vous fait progressivement frissonner pour atteindre un réel degré d’angoisse tel ce couple de vieux dans Mulholland Drive. Les trouvailles sont multiples comme cette tâche noire qui remplace les corps disparus, comme ce jeu sur les focales et ces tremblements de caméra qui rendent les mouvements des fantômes imprévisibles et effrayants. Avec très peu d’effets spéciaux spectaculaires, Kurosawa nous fait entrer dans le monde des revenants et, tout rationnel que l’on soit, on finit par accepter ce monde où humains et esprits ne font presque qu’un. Les jeux avec les différents écrans ayant un rôle primordial dans l’histoire, avec ces portes fermées par du ruban adhésif rouge qui s’ouvrent vers la zone interdite, sont magnifiques et preuves d’un grand sens du cadre.

Kaïro est une parfaite initiation pour mieux appréhender les affres société japonaise moderne et les croyances traditionnelles, la religion shintoïste étant fondée sur la présence d’esprits, les kamis. C’est aussi un délice pour se faire peur sans risquer la crise cardiaque.

Éteignez les lumières et laissez venir les fantômes …

Kaïro (2001) de Kiyoshi Kurosawa, distribué chez Arte Video

Pour approfondir :
- Critique du film dans un excellent blog de cinéma : Shangols
- Bio Wikipedia de Kiyoshi Kurosawa

L’art de la cuisine Kaiseki – 懐石 – et trois adresses pour la déguster

La cuisine Kaiseki est à l’origine celle qui accompagnait la cérémonie du thé (chanoyu), on l’appelle d’ailleurs encore parfois cha-kaiseki (茶懐石) et elle se présente sous la forme de différents petits plats sur un plateau accompagnant le thé vert. Mais si elle existe toujours sous cette forme, elle s’est aussi modernisée sous la forme d’un repas que l’on pourrait assimiler à un repas gastronomique en France.

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Mets du Restaurant Shokkan à Shibuya

En effet, comme lors d’un menu dégustation dans un restaurant gastronomique, le client n’a pas le choix des plats dans un Kaiseki, il suit les humeurs du Chef qui varient selon les jours et les produits de saison. Chaque plat est non seulement une découverte pour les papilles mais aussi un grand moment pour les yeux. L’art de la table et la présentation du plat lui-même ont en effet une importance primordiale dans cette cuisine. Et tel un paysagiste, le Chef Japonais excelle dans cet art de dresser les plats, de mélanger les textures, les couleurs et les goûts.

Pour mieux comprendre le raffinement de la gastronomie japonaise, et particulièrement de cette cuisine kaiseki, il faut en revenir aux sources :

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Le tofu Agadesho du restaurant Naoki à Paris

Les kanjis 懐石 utilisés pour écrire kaiseki signifient littéralement « pierre dans la poitrine ». Ces kanji sont probablement dus à Sen no Rikyū (1522–1591), pour désigner le menu frugal servis dans le style austère du chanoyu. L’association d’idée vient d’une pratique zen : les moines Zen trompaient leur faim en mettant des pierres chaudes dans leurs robes, près de leur estomac. Avant que ces kanji ne soient utilisés, le kanji pour écrire le mot indiquait simplement l’idée de rassemblement des mets (会席料理).Les deux écritures en kanji sont toujours utilisées de nos jours pour écrire le mot ; le dictionnaire japonais Kōjien décrit la cuisine « rassemblement des mets » comme un repas de banquet où la boisson principale est le saké, et la cuisine « pierre dans la poitrine » comme le repas servi lors du chanoyu. Pour distinguer les deux dans le discours ou par écrit, le repas du chanoyu est appelé cha-kaiseki.

De nos jours, kaiseki est un type d’art où l’on cherche l’harmonie des goûts, de la texture, de l’apparence et des couleurs de la nourriture. Pour cela, seul des ingrédients frais (et souvent locaux) sont utilisés et préparés de différente manière pour amplifier leur goût. Les mets sont ensuite dressés sur les plats individuels pour magnifier l’apparence et le thème saisonnier du repas. Autour des plats, la décoration est souvent faites avec des branchages et des fleurs, ainsi que des garnitures préparés pour ressembler à des plantes ou des animaux. (Source wikipedia – Kaiseki)

Si, comme je l’espère, vos papilles sont désormais en émoi, il serait alors sadique de ma part de ne vous proposer que nourriture pour les yeux. Voici donc trois adresses pour découvrir la cuisine Kaiseki :

  • Kado : ce petit restaurant de Kagurazaka (voir plan ici) est une véritable immersion dans le Japon profond en plein centre de Tokyo. Si vous ne parlez pas le japonais, n’essayez même pas de demander la carte, contentez-vous d’accepter les mets qui vous seront proposés et qui varient tous les jours, midis et soirs. Pour y être allé deux fois, je m’y suis régalé de mets aussi variés que de petites seiches avec leur encre, de moult coquillages, de biche, de fleurs de cloza, tous ces mets présentés avec soin et dans des quantités qui permettent d’apprécier le repas jusqu’au bout. Vous pourrez y manger assis sur le sol mais il existe aussi quelques tables où l’on peut glisser ses jambes.

    KADO

    Chez Kado, un petit havre de paix dans les ruelles de Kagurazaka

  • Shokkan  : dans un registre un peu plus élégant et raffiné, ce restaurant de Shibuya (voir plan ici) est à mi chemin entre le véritable restaurant gastronomique et le restaurant traditionnel de cuisine kaiseki. Dans un décor au joli design épuré, les cuisiniers prépareront devant vous un des deux menus du soir (5000 ou 7000 Yens) et vous feront saliver les papilles et briller les yeux . l’effort est autant sur la qualité des produits et leurs associations que sur leur présentation qui nous ferait presque devenir comme ces nouveaux photographes en herbe qui veulent garder un souvenir de tous les plats qu’ils dégustent. Gardez un petit peu de place pour la fin car ils vous serviront la spécialité du lieu : une paella au saumon, coquillages et oeufs de saumon à tomber par terre.
  • Naoki : Vous n’avez pas la chance d’habiter à Tokyo mais vous vivez dans la plus belle ville du monde … Alors je vous donne de souvenir cette adresse dans le onzième arrondissement de Paris. Pour un prix tout à fait raisonnable par rapport à certains restaurants japonais de la capitale, vous vous régalerez sur le même principe, en découvrant véritablement la cuisine japonaise plutôt que d’écumer les bars à mauvais sushis ou les éternels yakitoris.
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La Paëlla aux coquillages, saumon et oeux de saumon du restaurant Shokkan à Shibuya

Un ami me disait récemment : « La Chine, c’est la cuisine des sauces, le Japon, c’est la cuisine des ingrédients ». Il ne pouvait pas dire plus vrai, la cuisine Kaiseki, comme d’autres spécialités japonaises, a le don de magnifier avec raffinement mais simplicité les goûts, l’aspect et la couleur des produits. Les Grands Chefs français ne s’y sont pas trompés et s’en sont d’ailleurs beaucoup inspirés pour « inventer » la nouvelle cuisine dans les années 80 en France.

Femmes du Japon, lancez la rébellion : « L’impératif, c’est pas que pour les cons ! »

Lorsque l’on apprend la langue japonaise, il ne s’agit pas seulement d’engranger du vocabulaire, d’apprendre des règles du grammaire ou de se perdre dans les magnifiques labyrinthes des kanjis. Non, au fur et à mesure de cet apprentissage très ludique, ce sont aussi les mœurs et la culture nippones que l’on apprend à saisir. Et parmi les différences culturelles flagrantes entre le Japon et la France, le rapport homme/femme. On peut toujours ironiser sur les noms de métiers qui ne s’accordaient qu’au masculin dans la langue de Molière mais, au Japon, les femmes ne peuvent pas toujours utiliser les mêmes mots que leurs interlocuteurs masculins …

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Il est des esprits chagrins qui se désolent devant le conservatisme de la population française : qu’il soit globalement de droite lorsqu’il s’agit des évolutions sociétales ou de gauche lorsqu’il s’agit des sacro-saints avantages acquis. Nombreux sont les Français, à l’étranger comme en France, qui voudraient aussi nous faire croire que la France est une puissance désenchantée si ce n’est en pleine déchéance. Je suis plutôt de ceux qui, sans se voiler la face sur la misère qui grandit en France et sur les multiples enjeux auxquels la France et l’Europe doivent faire face dans le cadre de la mondialisation, préfère voir le verre à moitié plein. Et afin de le remplir un peu, rien de tel que de moquer gentiment les archaïsmes de pays amis.

Leçon 33 de Mina no Nihongo (Bible du néophyte étranger qui apprend le Japonais), en même temps que je tente d’assimiler doucement toutes les nuances du japonais, je vais de surprise en surprise sur la force du machisme japonais. Leçon 33 donc où j’apprends la forme impérative avec toutes les restrictions sur son usage. Très directe et agressive, cette forme d’impératif ne peut évidemment être employée dans toutes les situations. Quand on sait que dire s’il vous plait peut-être déplacé, on se doute que l’impératif est à manier avec des gants. On peut l’utiliser avec son chien, avec ses enfants, lorsque l’on est chef ou professeur et que l’on est un peu excédé, lorsqu’il y a danger aussi car cette forme est plus contractée, jusqu’ici rien de surprenant pour le français ignare que je suis. Mais que lis-je sur la première règle de l’emploi de cette forme impérative ou prohibitive : « La forme impérative est utilisée pour imposer à quelqu’un de faire un acte et la forme prohibitive, pour lui ordonner de ne pas le faire. Dans la mesure où ces deux formes ont une connotation impérieuse, leur emploi en fin de phrase est extrêmement limité. Dans la langue parlée, l’utilisation de ces formes est presque limitée aux hommes.  »

Mesdemoiselles, Mesdames, une exception existe !

  • Peut-être lorsqu’il s’agit de sauver un enfant qui risquerait de passer sous une voiture ? Non, pas là, tant pis pour l’enfant : « Quand on manque de temps pour être assez poli, comme par exemple en cas d’urgence telle qu’incendie, tremblement de terre […] Mais même dans ce cas, elles ne sont utilisées le plus souvent que par un homme plus âgé ou d’un rang supérieur.« 
  • Peut-être lorsque vous donnez un ordre à vos enfants ou à un animal de compagnie ? Non l’impératif serait beaucoup trop violent dans la bouche d’une Maman ou de la maitresse de son petit lapin, chat ou chien !
  • Non, la langue japonaise vous autorise à utiliser ce sommet d’incivilité uniquement dans un stade pour encourager vos champions. Il y a là quelque chose d’ironique que de se dire que ce qui apparaît comme beaucoup trop direct vis-à-vis d’un petit chien, beaucoup trop inconvenant même pour sauver un enfant d’un accident, sera accepté pour encourager un sportif. Cela donne au statut de ces derniers une représentation de bêtes de foire, de gladiateurs des jeux du cirque et, si, rassurez-vous, l’ambiance est très bonne enfant dans les stades nippons, on comprend un peu mieux à l’échelle européenne pourquoi les stades sont parfois des zones de non droit où les pires insultes sont monnaie commune.

Femmes du Japon, lancez la rébellion, je propose une pétition intitulée : « L’impératif, c’est pas que pour les cons !« 

 

Plus sérieusement, un excellent dossier sur les Femmes au Japon a été réalisé par France Japon Eco suite à une conférence co-organisée avec l’association Femmes Actives Japon. Il y aurait bien-sûr beaucoup à dire sur la sous-utilisation des femmes dans la vie professionnelle au Japon et sur leurs statuts, ce que ce dossier résumé très bien est la prise de conscience nécessaire par le gouvernement de cette sous-utilisation et de l’extraordinaire atout potentiel pour le pays. En effet, si les femmes travaillent peu et ont souvent leurs carrières tronquées après la naissance de leur premier enfant, leur niveau d’étude est en revanche est un des plus élevés au monde. Quand on sait les enjeux de vieillissement de la population auxquels vont devoir faire face l’archipel nippon, il serait suicidaire de ne pas réévaluer ces forces vives et d’amorcer une douce évolution vers une reconnaissance des femmes dans leurs milieux professionnels. Comme toujours au Japon, cette évolution devra se faire lentement mais comme l’a bien expliqué Kathy Matsui, macro-économiste chez Goldman Sachs, il s’agit après l’Abenomics de lancer un Womenomics au Japon :

 

Plus d’infos ici :

-Dossier Femmes en marche au Japon sur France Japon Eco
-L’Assocation Femmes Actives Japon

 

Hiroshima mon amour : ode à l’amour et réflexion sur la guerre

Je n’avais jamais vu Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Mais ce titre avait une double résonance à mes oreilles. De par son oxymore troublant, il évoquait une histoire d’amour incroyable mais aussi la violence de la guerre. Et puis, il est aussi indirectement lié à mon amour pour le cinéma : cinéphilie que je dois à mes deux parents, et ici particulièrement à ma mère (elle préférerait que j’écrive Maman et, comme toute Maman qui se respecte, c’est la lectrice la plus assidue du blog de son fils, je rectifie donc tout de suite cet écart de langage !). J’ai des souvenirs fugaces de sa grande admiration pour ce film et du décret péremptoire que les hommes japonais étaient magnifiques, je comprends maintenant pourquoi même si elle a du être un peu déçue récemment pour sa première venue au pays du soleil levant :  Tous les hommes nippons ne ressemblent pas à Eiji Okada, désolé Maman …

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Si je me suis décidé à enfin voir ce film, c’est aussi bien sur parce que vivant désormais au Japon, j’ai pensé qu’à la portée universelle du film pourrait s’ajouter l’intérêt du regard qu’Alain Resnais porte sur un Japon de la fin des années cinquante. Et puis, il y a Emmanuelle Riva. Emmanuelle Riva, c’est une incroyable actrice qui a principalement voué sa carrière au théâtre mais qui peut s’enorgueillir d’avoir traversé plus de cinquante ans de cinéma sous la direction de grands réalisateurs : pour Jean-Pierre Melville dans Leon Morin prêtre, pour George Franju dans Thérèse Desqueyroux et Thomas l’imposteur, pour Philippe Garrel dans Liberté, la nuit, pour Marco Bellochio dans Les yeux la bouche, pour Emmanuel Bourdieu dans Vert paradis, pour Krzysztof Kieslowski dans Trois Couleurs : Bleu, et tout récemment son magnifique rôle au côté de Jean-Louis Trintignant pour Michael Haneke dans Amour, excusez du peu ! C’est d’ailleurs ce dernier film qui 53 ans après Hiroshima mon amour crée un fil rouge invisible mais passionnant dans la carrière de cette grande dame : deux histoires bien différentes mais tout aussi puissantes sur ce sentiment que tant d’artistes et cinéastes ont tenté un jour de percer : l’amour.

Mais revenons donc au film d’Alain Resnais. 

L’histoire : Hiroshima, 1959, Une femme, ELLE et un homme, LUI, s’étreignent dans un hôtel. ELLE est venue tourner dans un film pour la paix à Hiroshima, LUI, japonais, ancien soldat et natif d’Hiroshima, est son amant. Pendant deux jours et deux nuits, ces deux amants vont s’aimer d’un amour fou mais condamné à ne pas durer. Pendant deux jours et deux nuits, ils vont se livrer totalement et se raconter, ELLE, survivante d’un amour passionnel de jeunesse avec un officier allemand sous l’Occupation, lui, rescapé de la guerre ayant perdu tous ses proches à Hiroshima.

Pourquoi faut-il voir ou revoir ce film aujourd’hui ?

Parce qu’il est une magnifique ode à l’amour, que ce soit les amours naissantes et obsessionnelles d’ELLE, qui narre à son amant japonais sa passion de jeunesse pour un officier allemand pendant la guerre. Rappelons-nous que nous sommes en 1959, seulement 14 ans après la fin de la guerre, et que grâce à l’écriture de Marguerite Duras et à la remarquable mise en scène d’Alain Resnais, on discerne comment l’absolu de l’amour n’a que faire de la guerre et des enjeux politiques. Cet amour impossible et obsessionnel qui sera frappé par l’opprobre et la honte après la guerre est filmé et raconté par Elle/Riva à Lui/Okada car, étranger mais surtout amoureux, il est le seul à pouvoir comprendre. Et c’est lorsque l’amant japonais comprend qu’il est et sera à jamais le seul récipiendaire de ce secret inavouable qu’il prend conscience de l’abandon total de sa maîtresse. C’est un message très simple mais d’une force absolue que nous livrent Alain Resnais et Marguerite Duras mais il est délivré avec grande finesse: L’amour ne parle qu’aux amoureux.

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ELLE et LUI, Nevers et Hiroshima, Emmanuelle Riva et Eiji Okada, dans Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais (1959)

Mais Hiroshima mon amour n’est pas qu’un film sur l’amour et ne peut pas se regarder que selon cet angle de vue. Dès le titre, nous devinons qu’il délivrera également un message politique. Alain Resnais, lui aussi toujours en activité plus de cinquante ans plus tard, avait d’ailleurs souhaité réaliser un documentaire sur Hiroshima à l’origine. C’est en constatant le nombre d’œuvres documentaires sur le sujet qu’il décida, bien lui en a pris, de réaliser un film de fiction. Mais l’angle politique est pour autant bien présent dans le long-métrage. Ainsi, le film commence par ce dialogue célèbre, extrait du livre/scénario de Marguerite Duras. En voici le tout début :

LUI: Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.

ELLE: J’ai tout vu. Tout. Ainsi l’hôpital je l’ai vu. J’en suis sûre. L’hôpital existe à Hiroshima. Comment aurais-je pu éviter de le voir ?

LUI: Tu n’as pas vu d’hôpital à Hiroshima. Tu n’as rien vu à Hiroshima.

ELLE: Je n’ai rien inventé.

LUI: Tu as tout inventé.

ELLE: Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour.

Même si ce long dialogue qui accompagne l’étreinte des amants et des images d’Hiroshima est, il faut bien le dire, très formel (nombreux sont ceux qui ont du mal à adhérer au style Nouveau Roman de Marguerite Duras), et peut faire peur au spectateur inattentif, il est indispensable au reste du film et au fur et à mesure que le dialogue va perdre en solennité pour gagner en intimité, le spectateur va comprendre que l’essentiel a été dit dans ces premiers échanges : de l’amour comme de la guerre, on peut survivre même si la force et l’absolu des sentiments présents rendent inimaginables l’oubli. S’agit-il d’ailleurs de l’oubli ou plus du temps qui passe, l’homme a cette incroyable faculté à se reconstruire de tout, du meilleur comme du pire.

Pourquoi, encore, ce film est-il indispensable ? Parce que c’est donc l’histoire de deux survivants, ELLE, survivante d’un amour fou dans sa ville de Nevers avec un officier allemand pendant la guerre. LUI, rescapé de la BOMBE, qui parce qu’il était paradoxalement un soldat, a échappé au sort de sa famille et des habitants de sa ville natale. En ce sens, sans jamais sombrer dans un pacifisme béat, le film expose toute l’absurdité de la guerre et l’extrême souffrance psychologique pour ceux qui en réchappent.

Parce qu’Alain Resnais fut un des premiers grands cinéastes à comprendre qu’il est impossible de montrer tout directement à l’écran. Comme, plus tard, dans Ombre et Brouillard, son autre grand film sur les atrocités de la guerre, il eut l’intelligence de traiter du thème de la bombe de manière détournée, en mettant à nu les souffrances de l’homme, son incapacité première à les partager. Comme l’amour impossible de NEVERS qu’il ne pourra appréhender que via ses sentiments pour sa maîtresse, ELLE ne pourra appréhender la bombe nucléaire que via le spectre de la souffrance de son amant.

Parce que, il faut le rappeler, ce film fut considéré comme un OVNI filmique en 1959. En atteste le témoignage du grand critique de cinéma Michel Ciment, présent lors de sa projection à Cannes :  « Avec Hiroshima, mon amour, j’ai eu la sensation de n’avoir jamais vu cela au cinéma, j’en tremblais. Resnais a fait avec ce film un peu comme Picasso avec Les Demoiselles d’Avignon. Il y avait là un objet cinématographique qui rendait tout le reste classique. Il y avait une réelle nouveauté qui m’avait à l’époque complètement électrisé. Cette réflexion sur l’histoire, le fait de mêler l’intime, qui d’ailleurs à l’époque avait beaucoup choqué, l’individuel au collectif, l’histoire et le destin individuel, dans un style absolument soufflant de fluidité m’a complètement bouleversé. J’ai eu l’impression qu’on ne faisait plus du cinéma de la même façon. » De la musique magnifique de Georges Delerue à la formidable osmose entre les deux comédiens, de la mise en scène élégante avec cette caméra qui déambule dans Hiroshima et Nevers avec beaucoup de douceur, jusqu’au montage révolutionnaire pour l’époque aussi qui n’hésite pas à alterner les flashbacks au fur et à mesure que le couple se livre l’un à l’autre, on a constamment l’impression de naviguer dans un rêve aux eaux troubles et néanmoins aux émotions si vraies.

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Aussi, il faut bien le dire, si les documentaires furent peut-être nombreux à l’époque pour essayer de commenter et regarder l’indicible et l’inimaginable à Hiroshima et Nagasaki, force est de constater que rares sont les grandes œuvres qui témoignent de l’atrocité de ces deux bombes larguées par les Américains. Elles posent d’ailleurs un vrai questionnement, tristement remis au goût du jour avec l’accident de la centrale de Fukushima, même si les deux événements n’ont que le nucléaire pour lien (ni le nombre de morts, très peu dus à l’accident de la centrale pour Fukushima, ni la nature de l’événement etc.). Peut-être est-il naïf d’en parler ainsi et de nombreux cyniques ont rapidement affirmé que ces bombes avaient permis de mettre un point final à la seconde guerre mondiale. Mais, avec le recul, comment éluder la question et comprendre pourquoi les décisionnaires du largage de ces deux bombes n’ont pas été jugés pour crimes de guerre par un tribunal international ? On parle, même selon les estimations les plus faibles de chiffres dépassant les 100 000 civils assassinés, sans compter les milliers de morts de cancers et autres maladies induites par les radiations. Je reviendrai dans ce blog sur ce sujet, véritable déni de l’histoire pour ce qui est de mon opinion, malsain pour les États-Unis et le Japon et toutes les puissances détenant l’arme nucléaire ou souhaitant l’acquérir. Il est aussi intéressant de constater que ce déni de l’histoire fut accompagné d’un déni des crimes de guerre japonais commis dans toute l’Asie. Nombreux sont les tortionnaires japonais à avoir accédé à des postes de dirigeants après la guerre, cela avec l’accord tacite des Américains. Et le refus de la catastrophe et donc de ses conséquences par le gouvernement japonais a créé une génération de parias irradiés à Hiroshima et Nagasaki qui ont connu la double peine : celles des souffrances et des maladies et celles psychologiques d’être inexistants pour beaucoup de japonais tant le sujet était et reste tabou.

Au plaisir de cinéphile et à la magnifique réflexion sur l’amour et l’oubli, Hiroshima mon amour aura été pour moi un moyen détourné de me pencher sérieusement sur ce double déni japonais ainsi que sur l’abstraction coupable que représentent encore pour moi les mots Hiroshima ou Nagasaki aujourd’hui.

Liens utiles  :
- Excellente analyse du film
- Tu n’as rien vu à Hiroshima – Photos d’Emmanuelle Riva  – Édition publiée sous la direction de Marie-Christine de Navacelle avec la collaboration de Sylvette Baudrot, Alain Resnais et Emmanuelle Riva – Collection Haute Enfance (Albums), Gallimard
- Article Wikipedia assez complet sur les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki