Hiroshima mon amour : ode à l’amour et réflexion sur la guerre

Je n’avais jamais vu Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Mais ce titre avait une double résonance à mes oreilles. De par son oxymore troublant, il évoquait une histoire d’amour incroyable mais aussi la violence de la guerre. Et puis, il est aussi indirectement lié à mon amour pour le cinéma : cinéphilie que je dois à mes deux parents, et ici particulièrement à ma mère (elle préférerait que j’écrive Maman et, comme toute Maman qui se respecte, c’est la lectrice la plus assidue du blog de son fils, je rectifie donc tout de suite cet écart de langage !). J’ai des souvenirs fugaces de sa grande admiration pour ce film et du décret péremptoire que les hommes japonais étaient magnifiques, je comprends maintenant pourquoi même si elle a du être un peu déçue récemment pour sa première venue au pays du soleil levant :  Tous les hommes nippons ne ressemblent pas à Eiji Okada, désolé Maman …

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Si je me suis décidé à enfin voir ce film, c’est aussi bien sur parce que vivant désormais au Japon, j’ai pensé qu’à la portée universelle du film pourrait s’ajouter l’intérêt du regard qu’Alain Resnais porte sur un Japon de la fin des années cinquante. Et puis, il y a Emmanuelle Riva. Emmanuelle Riva, c’est une incroyable actrice qui a principalement voué sa carrière au théâtre mais qui peut s’enorgueillir d’avoir traversé plus de cinquante ans de cinéma sous la direction de grands réalisateurs : pour Jean-Pierre Melville dans Leon Morin prêtre, pour George Franju dans Thérèse Desqueyroux et Thomas l’imposteur, pour Philippe Garrel dans Liberté, la nuit, pour Marco Bellochio dans Les yeux la bouche, pour Emmanuel Bourdieu dans Vert paradis, pour Krzysztof Kieslowski dans Trois Couleurs : Bleu, et tout récemment son magnifique rôle au côté de Jean-Louis Trintignant pour Michael Haneke dans Amour, excusez du peu ! C’est d’ailleurs ce dernier film qui 53 ans après Hiroshima mon amour crée un fil rouge invisible mais passionnant dans la carrière de cette grande dame : deux histoires bien différentes mais tout aussi puissantes sur ce sentiment que tant d’artistes et cinéastes ont tenté un jour de percer : l’amour.

Mais revenons donc au film d’Alain Resnais. 

L’histoire : Hiroshima, 1959, Une femme, ELLE et un homme, LUI, s’étreignent dans un hôtel. ELLE est venue tourner dans un film pour la paix à Hiroshima, LUI, japonais, ancien soldat et natif d’Hiroshima, est son amant. Pendant deux jours et deux nuits, ces deux amants vont s’aimer d’un amour fou mais condamné à ne pas durer. Pendant deux jours et deux nuits, ils vont se livrer totalement et se raconter, ELLE, survivante d’un amour passionnel de jeunesse avec un officier allemand sous l’Occupation, lui, rescapé de la guerre ayant perdu tous ses proches à Hiroshima.

Pourquoi faut-il voir ou revoir ce film aujourd’hui ?

Parce qu’il est une magnifique ode à l’amour, que ce soit les amours naissantes et obsessionnelles d’ELLE, qui narre à son amant japonais sa passion de jeunesse pour un officier allemand pendant la guerre. Rappelons-nous que nous sommes en 1959, seulement 14 ans après la fin de la guerre, et que grâce à l’écriture de Marguerite Duras et à la remarquable mise en scène d’Alain Resnais, on discerne comment l’absolu de l’amour n’a que faire de la guerre et des enjeux politiques. Cet amour impossible et obsessionnel qui sera frappé par l’opprobre et la honte après la guerre est filmé et raconté par Elle/Riva à Lui/Okada car, étranger mais surtout amoureux, il est le seul à pouvoir comprendre. Et c’est lorsque l’amant japonais comprend qu’il est et sera à jamais le seul récipiendaire de ce secret inavouable qu’il prend conscience de l’abandon total de sa maîtresse. C’est un message très simple mais d’une force absolue que nous livrent Alain Resnais et Marguerite Duras mais il est délivré avec grande finesse: L’amour ne parle qu’aux amoureux.

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ELLE et LUI, Nevers et Hiroshima, Emmanuelle Riva et Eiji Okada, dans Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais (1959)

Mais Hiroshima mon amour n’est pas qu’un film sur l’amour et ne peut pas se regarder que selon cet angle de vue. Dès le titre, nous devinons qu’il délivrera également un message politique. Alain Resnais, lui aussi toujours en activité plus de cinquante ans plus tard, avait d’ailleurs souhaité réaliser un documentaire sur Hiroshima à l’origine. C’est en constatant le nombre d’œuvres documentaires sur le sujet qu’il décida, bien lui en a pris, de réaliser un film de fiction. Mais l’angle politique est pour autant bien présent dans le long-métrage. Ainsi, le film commence par ce dialogue célèbre, extrait du livre/scénario de Marguerite Duras. En voici le tout début :

LUI: Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.

ELLE: J’ai tout vu. Tout. Ainsi l’hôpital je l’ai vu. J’en suis sûre. L’hôpital existe à Hiroshima. Comment aurais-je pu éviter de le voir ?

LUI: Tu n’as pas vu d’hôpital à Hiroshima. Tu n’as rien vu à Hiroshima.

ELLE: Je n’ai rien inventé.

LUI: Tu as tout inventé.

ELLE: Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour.

Même si ce long dialogue qui accompagne l’étreinte des amants et des images d’Hiroshima est, il faut bien le dire, très formel (nombreux sont ceux qui ont du mal à adhérer au style Nouveau Roman de Marguerite Duras), et peut faire peur au spectateur inattentif, il est indispensable au reste du film et au fur et à mesure que le dialogue va perdre en solennité pour gagner en intimité, le spectateur va comprendre que l’essentiel a été dit dans ces premiers échanges : de l’amour comme de la guerre, on peut survivre même si la force et l’absolu des sentiments présents rendent inimaginables l’oubli. S’agit-il d’ailleurs de l’oubli ou plus du temps qui passe, l’homme a cette incroyable faculté à se reconstruire de tout, du meilleur comme du pire.

Pourquoi, encore, ce film est-il indispensable ? Parce que c’est donc l’histoire de deux survivants, ELLE, survivante d’un amour fou dans sa ville de Nevers avec un officier allemand pendant la guerre. LUI, rescapé de la BOMBE, qui parce qu’il était paradoxalement un soldat, a échappé au sort de sa famille et des habitants de sa ville natale. En ce sens, sans jamais sombrer dans un pacifisme béat, le film expose toute l’absurdité de la guerre et l’extrême souffrance psychologique pour ceux qui en réchappent.

Parce qu’Alain Resnais fut un des premiers grands cinéastes à comprendre qu’il est impossible de montrer tout directement à l’écran. Comme, plus tard, dans Ombre et Brouillard, son autre grand film sur les atrocités de la guerre, il eut l’intelligence de traiter du thème de la bombe de manière détournée, en mettant à nu les souffrances de l’homme, son incapacité première à les partager. Comme l’amour impossible de NEVERS qu’il ne pourra appréhender que via ses sentiments pour sa maîtresse, ELLE ne pourra appréhender la bombe nucléaire que via le spectre de la souffrance de son amant.

Parce que, il faut le rappeler, ce film fut considéré comme un OVNI filmique en 1959. En atteste le témoignage du grand critique de cinéma Michel Ciment, présent lors de sa projection à Cannes :  « Avec Hiroshima, mon amour, j’ai eu la sensation de n’avoir jamais vu cela au cinéma, j’en tremblais. Resnais a fait avec ce film un peu comme Picasso avec Les Demoiselles d’Avignon. Il y avait là un objet cinématographique qui rendait tout le reste classique. Il y avait une réelle nouveauté qui m’avait à l’époque complètement électrisé. Cette réflexion sur l’histoire, le fait de mêler l’intime, qui d’ailleurs à l’époque avait beaucoup choqué, l’individuel au collectif, l’histoire et le destin individuel, dans un style absolument soufflant de fluidité m’a complètement bouleversé. J’ai eu l’impression qu’on ne faisait plus du cinéma de la même façon. » De la musique magnifique de Georges Delerue à la formidable osmose entre les deux comédiens, de la mise en scène élégante avec cette caméra qui déambule dans Hiroshima et Nevers avec beaucoup de douceur, jusqu’au montage révolutionnaire pour l’époque aussi qui n’hésite pas à alterner les flashbacks au fur et à mesure que le couple se livre l’un à l’autre, on a constamment l’impression de naviguer dans un rêve aux eaux troubles et néanmoins aux émotions si vraies.

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Aussi, il faut bien le dire, si les documentaires furent peut-être nombreux à l’époque pour essayer de commenter et regarder l’indicible et l’inimaginable à Hiroshima et Nagasaki, force est de constater que rares sont les grandes œuvres qui témoignent de l’atrocité de ces deux bombes larguées par les Américains. Elles posent d’ailleurs un vrai questionnement, tristement remis au goût du jour avec l’accident de la centrale de Fukushima, même si les deux événements n’ont que le nucléaire pour lien (ni le nombre de morts, très peu dus à l’accident de la centrale pour Fukushima, ni la nature de l’événement etc.). Peut-être est-il naïf d’en parler ainsi et de nombreux cyniques ont rapidement affirmé que ces bombes avaient permis de mettre un point final à la seconde guerre mondiale. Mais, avec le recul, comment éluder la question et comprendre pourquoi les décisionnaires du largage de ces deux bombes n’ont pas été jugés pour crimes de guerre par un tribunal international ? On parle, même selon les estimations les plus faibles de chiffres dépassant les 100 000 civils assassinés, sans compter les milliers de morts de cancers et autres maladies induites par les radiations. Je reviendrai dans ce blog sur ce sujet, véritable déni de l’histoire pour ce qui est de mon opinion, malsain pour les États-Unis et le Japon et toutes les puissances détenant l’arme nucléaire ou souhaitant l’acquérir. Il est aussi intéressant de constater que ce déni de l’histoire fut accompagné d’un déni des crimes de guerre japonais commis dans toute l’Asie. Nombreux sont les tortionnaires japonais à avoir accédé à des postes de dirigeants après la guerre, cela avec l’accord tacite des Américains. Et le refus de la catastrophe et donc de ses conséquences par le gouvernement japonais a créé une génération de parias irradiés à Hiroshima et Nagasaki qui ont connu la double peine : celles des souffrances et des maladies et celles psychologiques d’être inexistants pour beaucoup de japonais tant le sujet était et reste tabou.

Au plaisir de cinéphile et à la magnifique réflexion sur l’amour et l’oubli, Hiroshima mon amour aura été pour moi un moyen détourné de me pencher sérieusement sur ce double déni japonais ainsi que sur l’abstraction coupable que représentent encore pour moi les mots Hiroshima ou Nagasaki aujourd’hui.

Liens utiles  :
- Excellente analyse du film
- Tu n’as rien vu à Hiroshima – Photos d’Emmanuelle Riva  – Édition publiée sous la direction de Marie-Christine de Navacelle avec la collaboration de Sylvette Baudrot, Alain Resnais et Emmanuelle Riva – Collection Haute Enfance (Albums), Gallimard
- Article Wikipedia assez complet sur les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki

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Comments

  1. Pour un début de réponse à la question « pourquoi les décisionnaires du largage de ces deux bombes n’ont pas été jugés pour crimes de guerre par un tribunal international ? », voir ce documentaire passionnant , The Fog of war. http://www.imdb.com/title/tt0317910/combined sur Robert Mc Namara, Ministre de la Défense de Kennedy pendant la guerre du Vietnam. Il évoque notamment son rôle pendant la seconde guerre mondiale et se pose la même question. Il souligne que la bombe a certes fait 100.000 victimes, mais que dire alors des centaines de milliers d’autres victimes civiles qui ont été tuées pendant le bombardement systématique des grandes agglomérations japonaises avec des bombes incendiaires, avant HIroshima et Nagasaki ? Pour lui, seul le fait que les USA aient fait partie du clan des vainqueurs explique qu’il n’ait pas été question de juger leurs crime de guerres, parce que c’est bien de cela dont il s’agit, il le reconnait lui-même. Ceci dit, il ne faut pas non plus éluder la responsabilité des dirigeants japonais de l’époque, qui ont entraîné leur peuple dans un massacre, et à qui il a fallu beaucoup de temps et de victimes pour enfin admettre leur défaite.

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