Sophie Calle – Pour la dernière et pour la première fois – au Hara Museum

Dans un petit mais néanmoins captivant musée, le Hara Museum, à quelques encablures de l’immense gare de Shinagawa, se tient en ce moment une double exposition de l’artiste française, plasticienne, photographe et écrivaine Sophie Calle qui s’interroge sur le sens de la vue. D’une part, avec la directrice de la photographie Caroline Champetier, elle met en scène et expose des hommes qui découvrent pour la première fois la mer. D’autre part, elle photographie, recueille les témoignages et interprète avec ses propres photographies les dernières images en mémoire d’aveugles avant qu’ils n’aient perdu la vue. Ce double travail, ainsi que les questions entremêlées qu’il suscite, engendre une passionnante réflexion sur la vision et l’image pour les spectateurs.

SophieCalleAfficheExpo

Sophie Calle est une artiste de l’intime qui aime utiliser sa propre vie comme objet d’étude. C’est aussi une femme qui, après avoir été une femme engagée dans diverses luttes politiques et féministes, cherche à utiliser tous les médias, écriture, photographie, vidéos, installations, pour avancer dans son cheminement. Mais l’autre, spectateur ou objet de ses études à mi chemin entre œuvres d’art et enquêtes documentaires, est aussi au cœur de son travail. Et les paroles, photographies ou perceptions des hommes/femmes rencontré(e)s sont souvent partie intégrante de son œuvre, Sophie Calle n’étant « plus qu' »une réalisatrice, mettant en scène et créant un lien jusqu’alors invisible entre ces inconnus. Un des thèmes récurrents de l’artiste est l’absence et cette exposition en est une parfaite illustration.

Comment est née cette double exposition ? Sophie Calle, qui a souvent joué de l’art de voir sans être vu, s’était déjà interrogée sur le rapport à la beauté des aveugles. Elle avait demandé à des aveugles de naissance pour une exposition en 1986, Les Aveugles, quelle était pour eux l’image de la beauté. Elle avait ensuite poursuivi son travail en faisant parler les Aveugles sur la notion de couleur et en mettant en parallèle ce travail aux travaux sur les monochromes de grands artistes contemporains. Un enfant aveugle lui dit par exemple que sa couleur préférée était assurément le vert car à chaque fois qu’il aimait quelque chose, feuille, herbe etc., on lui disait ensuite que c’était vert.

Mais c’est encore Sophie Calle qui parle le mieux de son exposition : Je suis allée à Istanbul. J’ai rencontré des aveugles qui, pour la plupart, avaient subitement perdu la vue. Je leur ai demandé de me décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. La Dernière Image, réalisé en 2010 à Istanbul, historiquement surnommée « la ville des aveugles», donne la parole à des hommes et des femmes ayant perdu la vue, pour les interroger sur la dernière image qu’ils ont en mémoire, leur dernier souvenir du monde visible. »

LaDerniereImage

La Dernière Image (détail), 2010, color photograph ©ADAGP, Paris 2013
Courtesy Galerie Perrotin,Hong Kong & Paris – Gallery Koyanagi, Tokyo

Ce sont donc 13 portraits, 13 histoires et des photographies de Sophie Calle qui, non seulement photographie et met en scène ces hommes et femmes qui ont perdu la vue mais interprète aussi via la photographie et les jeux de focale la dernière image qu’ils décrivent. Au delà de l’émotion dégagée par chacune des histoires de ces personnages, c’est une très belle réflexion sur  la mémoire. Si l’on se rappelle que l’absence est au cœur du travail de Sophie Calle, il semble ici qu’il s’agisse d’un combat contre l’absence et surtout contre l’oubli. Une femme explique par exemple avec ses mots sobres qu’elle a tout oublié, y compris le visage de ses enfants. Seul le visage de son mari persiste, visage qu’elle s’applique à caresser et toucher tous les jours de peur qu’il disparaisse un jour aussi. Un autre raconte que parmi les nombreuses images qu’il garde en tête, la plus belle et la plus marquante est celle de la gare du détroit du Bosphore et son horloge qu’il regardait tout le temps quand il arpentait les eaux stambouliotes dans sa vie précédente. A chaque portrait, des histoires différentes : des accidents effrayants comme celui de ce chauffeur de taxi qui reçut un coup de pistolet d’un mafieux et dont les dernières images resteront à tout jamais celles de la peur et de la bêtise humaine mais aussi des situations beaucoup plus banales mais néanmoins bouleversantes où le flou puis le néant a progressivement pris le dessus.

La deuxième partie de l’exposition est une installation. C’est en préparant La Dernière Image que lui est venue l’idée de Voir la Mer : « À Istanbul, une ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. J’ai filmé leur première fois.’ Mais elle s’est aussi rappelée de l’interview d’un aveugle lors de sa première exposition sur ce thème en 1986. A la question qu’elle posait à des aveugles de naissance – quelle est votre plus belle image ? – Un aveugle qui, lui, avait eu « la chance » de connaitre la vue lui fit cette magnifique réponse : « La plus belle chose que j’ai vu, c’est la mer, la mer à perte de vue« .

Dans une installation minimaliste, Sophie Calle nous donne donc à voir dans une même pièce 11 vidéos de personnages qui découvrent la mer pour la première fois. Face à la mer mais filmés de dos, pour éviter le pathos, on les observe face à l’infini et l’absolu de l’Océan et au son si particulier des vagues et du ressac.  Apres des secondes qui paraissent une éternité, ils se tournent et l’on découvre alors leur visage qui vient d’absorber cette plénitude de l’inconnu. L’émotion vient alors doucement en même temps que ces visages nous rappellent nos propres expériences face à la découverte de la beauté.

En sortant de cette belle exposition, vous pourrez profiter du jardin intérieur et apprécier ses sculptures d’art moderne depuis le Café d’Art qui le surplombe. Et de retour vers la gare, vous pourrez faire un très léger détour par le jardin Gotenyama attenant a l’Hôtel Laforet, nouvel exemple de l’art paysagiste japonais.

Sophie Calle – Pour la première et la dernière fois , jusqu’au dimanche 30 juin 2013.

Hara Museum of Contemporary Art
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h (fermeture des portes a 16H30), les mercredi de 10h à 20h (fermeture des portes à 19H30)
4-7-25 Kitashinagawa, Shinagawa-ku Tokyo 140-0001
Tél. : 03-3445-0651
 

Liens utiles  :
AveuglesSophieCalle- Un article (wikipedia) très complet sur le travail de Sophie Calle
- Un autre article (Les Inrocks) sur la mise en scène de l’enterrement de sa mère
- Le Jardin Gotenyama

-Un beau livre regroupe ses différents travaux sur les aveugles : Aveugles aux éditions Actes Sud. Ce livre triptyque, également destiné aux aveugles, reprend les trois expositions qu’elle a consacrées au sujet : Les aveugles en 1986, La couleur aveugle en 1991 et la dernière image en 2010. Un article, issu d’un site, Lire dans le noir, et d’une association éponyme, consacrés à la lecture pour les aveugles en parle très bien ici

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Comments

  1. bae claire lise says:

    Merci de m’avoir donné, pour la première fois, envie d’aller voir une oeuvre de cette artiste française.

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