Kafka sur le Rivage – Plongée surréaliste dans l’univers de Murakami

Haruki Murakami est un auteur que l’on ne présente plus. Il fait partie des rares écrivains japonais à connaitre un succès phénoménal non seulement sur son archipel mais aussi un peu partout dans le monde. Son dernier roman, Le Sans Couleur Tasaki Tsukuru et ses années de pèlerinage, paru à plus d’un million d’exemplaires au Japon, a d’ailleurs créé le mois dernier des files d’attente digne de la sortie d’un nouvel iPod. Je n’avais jusqu’ici lu que son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, intéressant pour tous les coureurs amateurs et pour mieux cerner le personnage mais peu représentatif de son style. C’est donc avec curiosité que je décidais d’entrer dans son univers par une de ses œuvres les plus abouties au dire de beaucoup : Kafka sur le rivage, 海辺のカフカ (Umibe no Kafuka). Quelques 600 pages plus tard, la magie avait opéré.

Kafka_sur_le_rivage

Kafka sur le Rivage d’Haruki Murakami aux éditions Belfond 10-18

Résumer en quelques lignes le roman serait faire injure à l’exceptionnelle richesse des thèmes abordés et à la poésie qui ne cesse de couler de la pointe du stylo de Murakami. Ce court article a simplement pour vocation non pas de faire une analyse poussée du roman mais plutôt de donner envie aux lecteurs de plonger à leur tour des rivages de la réalité vers les profondeurs de l’imagination de l’auteur.

Le roman suit les trajectoires de deux personnages. Premier de ces deux protagonistes, Kafka, un jeune homme de quinze ans, brillant et lunatique, solitaire mais en manque d’affection, fuit son père et sa terrible prophétie aux accents de dramaturgie grecque (tu tueras ton père, violeras ta sœur et coucheras avec ta mère).  Un enfant corbeau, part conflictuelle de sa conscience, joue un rôle comparable à celui des chœurs des tragédies athéniennes. Il expose les pensées mais aussi le destin  – inéluctable ? –  de Kafka et sert de respiration au récit. Inconsciemment en quête de son passé mystérieux, la fugue errante de Kafka va le mener de Tokyo vers la bibliothèque d’une petite ville de l’ile de Shikoku. Les rencontres qu’il y fera et les événements qu’il y vivra lui ouvriront les clés de son passé et par là-même de son avenir. Le deuxième personnage principal, Nakata, vieil homme amnésique depuis un accident non élucidé durant son enfance, décide lui aussi de prendre la route, suivant son instinct. Dépourvu d’intelligence au sens rationnel du terme, Nakata est doté de pouvoirs inaccessibles aux communs des mortels. Il dialogue notamment avec les chats et déclenche des événements surnaturels. Les trajectoires de Kafka et Nakata finiront par se croiser dans un récit où le hasard n’est pas totalement aléatoire ni le destin totalement inéluctable.

Umibenokafukabykits

Umibe no Kafuka par Kitsune Bara

Ce roman est un bonheur pour le lecteur à plusieurs titres. Mélange des genres, il propose une intrigue déroutante et sinueuse dont la route a une finalité autant que ses chemins de traverses sont poétiques. Le fantastique et le surréalisme permettent aux personnages de Murakami de sortir d’un quotidien banal et souvent mélancolique. C’est le cas par exemple de Hoshino, jeune chauffeur routier qui va aider le vieux Nakata dans sa quête. L’auteur excelle à la fois à décrire son morne quotidien et la jubilation qui va naitre de cette aventure hors des sentiers du réel. Si la notion bouddhiste / shintoïste  « d’effet papillon » – toute action a une répercussion – est très présente dans Kafka sur le rivage, on ne peut s’empêcher de penser que son passé de traducteur d’auteurs américains modernes l’a également beaucoup influencé. A maintes reprises, l’univers de Murakami rappelle celui de Moon Palace ou de La musique du hasard de Paul Auster. La solitude, souvent présente dans l’univers de ce dernier, est d’ailleurs un des thèmes essentiels de Kafka sur le rivage. Mais la richesse et l’originalité du style de Murakami lui permettent de nous rendre tout aussi vibrant l’amour incestueux de Kafka que savoureux, les dialogues entre Nakata et les différents chats qu’il croisera sur son passage et drolatique, l’épopée nocturne de Hoshino aux côtés d’un Colonel Sanders, logo de Kentucky Fried Chicken réincarné en divinité désopilante.

Quand vous aurez fini les dernières pages de Kafka sur le rivage, l’enfant corbeau qui est en vous restera encore longtemps aux cotes de Hoshino, Nakata, Mademoiselle Saeki et Kafka. Mais en plus de vous donner envie d’ausculter les méandres de son incroyable imagination à travers de nouveaux romans, Haruki Murakami est un formidable passeur de culture. Via ses protagonistes, ici le bibliothécaire Oshima et le chauffeur Hoshino, Murakami le mélomane et amoureux des livres, nous donne envie de lire ou relire Kafka, Rousseau, Nietzche, tragédiens ou philosophes grecs, auteurs japonais en écoutant du jazz ou de la musique classique.

Alors, n’attendez plus, mettez-vous le trio à l’Archiduc de Beethoven (vous comprendrez plus tard pourquoi) et commencez ce roman envoutant !

Publicités

Comments

  1. J’ai dévoré ce livre il y a quelques années, rien lu d’aussi d’aussi beau depuis, en effet. L’autoportrait en coureur de fond, également, en tant que coureur, impossible d’être insensible. Je suis dans le livre 3 de 1Q84, là. Très bien aussi. Merci pour cet article..

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :