Golden Gai, Whisky mo ipai o kudasai

Le Golden Gai est une incongruité désuète en plein centre de Tokyo. Perdu au milieu des grandes avenues de Shinjuku, ses tours aux néons incandescents, ses enseignes criardes qui vendent à tous les étages restaurants, karaokes et pachinkos hurlants, caché derrière les rues du vulgaire kabukicho et de ses rabatteurs qui attirent les gaijins célibataires dans des bars glauques du Pigalle japonais … les curieux découvriront cet amoncellement de bars aussi improbable que poétique, nouvelle preuve que les Japonais manient l’art du paradoxe comme personne.

GoldenGai1

Un quartier désaffecté de Tokyo ? Non, le Golden Gai et ses trésors à tous les pas de porte en plein Shinjuku

 

Un village d’irréductibles artistes japonais au milieu des temples de la luxure de Shinjuku détenus par les Yakuzas

Le Golden Gai, c’est plus de 200 bars minuscules sur quelques six ruelles toutes aussi petites, un village d’irréductibles cerné par l’immense Shinjuku. Les bars qui se juxtaposent sont tellement petits qu’il est parfois difficile d’en trouver l’entrée. Ils sont tellement étrangers au racolage qu’on a parfois peur d’y entrer. Ils sont tellement étroits qu’une fois assis il n’est pas toujours facile d’en sortir. Ils sont tellement minuscules qu’en y entrant avec des amis, il ne restera souvent plus de place que pour les verres et les bouteilles sur le bar. Une apologie du « small is beautiful » que l’on retrouve finalement souvent au Japon, pays roi de la miniaturisation.

Le Golden Gai, c’est un des derniers îlots miraculeusement préservés de l’ancien Tokyo dans ce centre commercial géant qu’est Shinjuku. Les maisons y sont basses, les rues y sont étroites mais la convivialité inversement proportionnelle. Attention, pas l’obséquiosité mielleuse qui peut s’avérer paradoxalement presque agressive parfois dans certains grands magasins, non il s’agit ici d’une chaleur qui demande effort, curiosité et ouverture d’esprit de la part du nouveau venu. Ces petits bars, qui étaient des lieux de passe jusque dans les années cinquante, sont désormais souvent le rendez-vous des artistes japonais qui y ont chacun leur QG. A partir des années soixante, le quartier s’est progressivement transformé en lieu arty et si le quartier n’a pas été détruit par les Yakusas comme les alentours pour en faire des bars de massage, pachinkos ou lieux de prostitution, c’est justement grâce a la solidarité de la clientèle et certains artistes qui sont montés au créneau.

GoldenGai2

Les néons des enseignes s’enchevêtrent dans les minuscules ruelles

 

Installez-vous au comptoir et entrez dans l’ambiance unique de chacun de ces bars

Une fois franchie la porte d’un de ces bars, on entre dans un univers unique, totalement déconnecté de la réalité extérieure. On y croise face à la barmaid ou au barman qui tient son comptoir jusqu’aux premières heures du matin, là des salary men, ici des étudiants transis d’amour qui boivent plus goulument les paroles de la tenancière du bar que le liquide au fond de leurs verres, là des couples enamourés (chose assez rare au Japon), ici des travestis, et souvent des artistes qui viennent trouver l’inspiration dans leurs verres de bourbon ou de Chōchū et dans les rencontres inattendues qu’ils feront … une faune hétéroclite, probablement à l’image de la population des Tokyoïtes mais que l’on a la chance de rencontrer dans une plus grande intimité propice à la conversation. Certains bars ne sont ouverts qu’aux habitués et pour avoir une chance d’y entrer, il faudra être introduit par un client japonais mais de nombreux autres ne refusent pas les étrangers et, au contraire, manifesteront une curiosité réciproque si tant est que vous y entriez avec l’idée d’échanger.  Contrairement aux idées reçues, le Japonais n’est pas plus auto-centré qu’une autre population. Ce sont des iliens certes mais ils en ont aussi la curiosité et, après quelques verres, passée la timidité inhérente à leur éducation, il est possible que vous soyez surpris par leur désir de mieux vous connaître !

GoldenGaiMisoSoup

Une Miso Soup avant votre whisky ?

Avec quelques mots de japonais et l’alcool aidant, ces lieux sont l’occasion de discussions souvent surréalistes en plein Tokyo. Mais d’abord boire et éventuellement se sustenter : En guise de mets de bienvenue, on vous proposera souvent une petite soupe ou un bouillon, puis il vous faudra commander : pourquoi pas un alcool japonais : peut-être un alcool de prune (umeshu) ou un shōchū (alcool de pomme de terre japonais servi froid ou tiède, avec ou sans thé vert), sinon un whisky ou un bourbon dont les japonais raffolent. Tout est permis, j’y ai même observé un japonais se prendre une cuite avec des pintes de bière/tomate … l’atmosphère est de toute façon vite réchauffée dans ces cahutes de quelques mètres carrés.

Dans quelle autre ville d’Asie pourriez-vous vous retrouver en train de discuter autour d’un délicieux whisky ou d’un alcool local de la filmographie de Leos Carax, du dernier concert des Who au Japon, de Nina Simone ou encore de la dernière sélection du Festival de Cannes ?

LaJeteeGoldenGaiKawaiSan

Madame Kawai dans son bar La Jetée ou les habitués cinéphiles ont leur bouteille de Whisky a leur nom qui les attend !

Entre autres expériences vécues, il m’a été permis : de discuter – avec mon exécrable japonais face à leur très mauvais anglais – avec un étudiant en philosophie citant des auteurs français dont je ne connaissais même pas les noms ; de parler avec un autre client de la tournée des Who au Japon en novembre 2008 ; de rencontrer sans le savoir un conteur de rakugo  – art japonais qui consiste en un monologue énoncé par un conteur, déclamant des histoires drôles ou tragiques du petit peuple d’Edo ; ou encore d’observer un rituel de drague entre un étudiant et une serveuse pour le moins original : lui, offrant pour son anniversaire à la demoiselle des bonbons (Je vous ai apporté des bonbons. Parce que les fleurs c’est périssable. Puis les bonbons c’est tellement bon … Brel, quand tu nous tiens !), elle tenant une discussion apparemment très sérieuse sur la variété des décapsuleurs en forme de pénis, un troisième larron attendant apparemment son heure pour déclarer sa flamme et abattu devant le succès des bonbons de son rival !

Mais l’expérience la plus inoubliable fut sans conteste dans, ou devrais-je dire, sur la Jetée. Ce petit bar à l’étage est tenu par Mme Kawai depuis plusieurs décennies. Cette femme qui travaillait pour une société de distribution de films français au Japon profitait des revenus complementaires de son bar pour se payer le voyage au Festival de Cannes tous les ans ! Férue de cinéma, elle a déjà accueilli dans son bar de nombreux réalisateurs français et étrangers, parmi lesquels on pourrait citer Tarantino, Leos Carax, Wim Wenders, Jim Jarmush, Arnaud Desplechin ou encore Chris Marker auquel le bar rend hommage (lui qui se faisait si rare, il y est même apparu dans une scène d’un documentaire de son ami Wim Wenders, Tokyo-Ga) . Mais il n’y a aucune forfanterie chez elle et c’est uniquement en posant des questions que vous rendrez compte de sa science et de son amour pour le cinéma. Le soir où nous étions de passage, nous avons d’ailleurs eu la chance d’avoir une conversation incroyable avec une habituée, YukoSan, une Japonaise au français parfait (professeur de français, ça aide), ayant vécu à Paris et travaillant dans le monde de la culture et du septième art. Elles trinquaient avec Mme Kawai en toute simplicité ce soir-là à la sélection au Festival de Cannes du nouveau film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. Psychothérapie d’un indien des plaines !

C’est cela le Golden Gaï, un lieu emprunt de mélancolie et de petits bonheurs, un carrefour des solitudes nippones mais aussi un refuge de passionnés, venus partager leurs obsessions autour d’un verre.

GoldenGaiMapTrois adresses parmi les 200 bars du Golden Gaï

-  La Jetée  (ジユテ en hiragana sur la plan qui figure à l’entrée du Golden Gaï)

- Le Baltimore, propose en plus d’une atmosphère toujours chaleureuse, un catalogue de Jazz incroyable où vous pourrez, entre autres, savourer la voix si particulière de Nina Simone.

-  The Who, véritable bonheur pour les aficionados du rock des années 70. Attention aux marches, surtout, pour redescendre du bar qui est à l’étage …

Mais le mieux encore est de se laisser porter dans ce dédale surprenant et d’ouvrir une porte au hasard vers un nouvel univers inconnu … souvenirs garantis !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :